L'Antiquité — La romanisation
De la conquête de César à la chute de l'Empire, cinq siècles de présence romaine transforment le paysage, les routes, les croyances et la vie quotidienne au confluent de la Seine et de l'Epte.
Gommecourt sur la carte de Rome
Un jour de l'été 52 avant notre ère — peut-être en août, alors que les blés du plateau étaient mûrs — un bruit nouveau a remonté la vallée de la Seine. Pas le bruit familier des pirogues frappant l'eau, ni celui du vent dans les peupliers des marais de l'Epte. Un bruit de métal, de cuir et de pas cadencés, porté par des centaines de gorges parlant une langue que personne ici ne comprenait encore. Les légions romaines marchaient vers le nord, et le confluent de la Seine et de l'Epte — ce carrefour que les Gaulois avaient consacré par un sanctuaire sur la Butte du Moulin à Vent — entrait dans l'orbite de Rome.
La conquête de la Gaule par César ne se résume pas à Alésia.
Dans le Vexin, elle s'est faite sans bataille rangée connue, probablement par un mélange de soumission négociée et d'accommodation progressive. Les Véliocasses, peuple gaulois dont le territoire s'étendait de Rouen aux rives de l'Epte, n'apparaissent pas dans la Guerre des Gaules comme des opposants acharnés. Leur voisins Aulerques Éburoviques, installés autour d'Évreux sur la rive droite, semblent avoir adopté une position similaire. Quant aux Carnutes, dont le domaine commence au sud de la Seine — face à Gommecourt —, leur rébellion de 52 fut écrasée avec le reste de la résistance gauloise.
Pour les habitants du confluent, la romanisation ne fut pas un coup de tonnerre mais une longue marée montante. Elle mit des décennies, parfois des siècles, à transformer les habitudes, les constructions, les croyances. Au sanctuaire de Bennecourt, il fallut attendre l'époque d'Hadrien — près de deux cents ans après la conquête — pour que le temple gaulois en bois devienne un fanum en pierre avec galerie à colonnes. À Gommecourt même, une voie romaine fut tracée sur le chemin que les Gaulois empruntaient déjà, et des habitats en dur s'établirent le long de son parcours, laissant dans le sol les traces que les archéologues retrouvent aujourd'hui.
Cette page raconte cinq siècles d'une histoire qui se joue entre Rome et le terroir, entre la grande politique impériale et la réalité quotidienne d'un village au bord de l'Epte. Cinq siècles pendant lesquels Gommecourt reste ce qu'il a toujours été : un carrefour — mais un carrefour désormais inscrit dans un réseau qui s'étend de la Bretagne à la Syrie.
Cinq siècles de présence romaine au confluent : de la conquête césarienne (52 av. J.-C.) à l'abandon des dernières villae (début du Ve siècle)
I. La conquête et ses lendemains (52 av. J.-C. – début du Ier siècle)
Un territoire entre trois peuples
Pour comprendre ce que la conquête romaine change au confluent de la Seine et de l'Epte, il faut d'abord rappeler ce qui existait avant. Le territoire de Gommecourt se trouvait à la jonction de trois civitates gauloises, trois peuples dont les frontières, reprises ensuite par les diocèses médiévaux, se dessinaient ici avec une netteté particulière.
Au nord-ouest, les Véliocasses occupaient ce qui deviendra le Vexin (leur nom donnera pagus Vilcassinus). Leur chef-lieu était Rotomagus — Rouen —, et leur territoire englobait la rive droite de la Seine en aval de Mantes. Au sud-ouest, les Aulerques Éburoviques, établis autour d'Évreux (Mediolanum Aulercorum), contrôlaient les terres au-delà de l'Epte, du côté normand. Au sud et à l'est enfin, les Carnutes, puissant peuple dont le domaine s'étendait de Chartres à Orléans, possédaient la rive gauche de la Seine — y compris le plateau de Bonnières, directement en face de Gommecourt.
Cette triple frontière n'était pas un espace vide. Au contraire, comme toujours aux marges, elle concentrait les lieux d'échange et de sacralité. Le sanctuaire de la Butte du Moulin à Vent, à Bennecourt — tout proche de Gommecourt, à une simple promenade sur le plateau —, se dressait précisément à la frontière des Véliocasses et des Éburoviques. En face, sur la rive gauche, le fanum de Bonnières-les-Guinets appartenait aux Carnutes. Entre les deux, Gommecourt — dont le nom même, Gommercourt, pourrait remonter à un anthroponyme gallo-romain — était déjà un lieu de passage et de contact.
Qui étaient ces trois peuples ? Quelle langue parlaient-ils, quels dieux priaient-ils, comment vivaient-ils ? Et que signifiait, au quotidien, habiter au carrefour de trois cultures celtiques ? → Véliocasses, Carnutes, Éburoviques : trois peuples au confluent
La pax romana s'installe
La conquête césarienne n'a laissé aucun témoignage tangible dans les Yvelines, à une exception notable : la villa de Richebourg (la Pièce du Fient), où une habitation à la romaine — murs maçonnés, toiture de tuiles, portiques — est construite dès les années 40 avant notre ère. Le mobilier qui y a été retrouvé — monnayage des armées pompéiennes d'Afrique, vaisselle sigillée, céramique campanienne — suggère la présence d'un haut aristocrate gaulois ayant choisi très tôt le parti de Rome. Ce sont de tels personnages, dûment récompensés par la citoyenneté et des privilèges, qui formèrent l'armature de la mainmise romaine sur les Gaules.
Au confluent, la transition fut vraisemblablement plus lente et plus discrète. Le sanctuaire de Bennecourt montre bien cette continuité prudente : après le comblement soigneux du fossé gaulois vers 50-40 avant notre ère, des aménagements discrets perpétuent la sacralité du lieu — empierrements, foyers rituels, dépôts de fibules. Et c'est dans cette phase de transition qu'apparaissent, pour la première fois, les premières monnaies frappées et les premières espèces romaines mêlées aux vieux potins gaulois. La Gaule change de maître, mais les dieux ne partent pas.
Pour en savoir plus sur les cinq siècles du sanctuaire, consultez l'article dédié au sanctuaire de Bennecourt.
Les prospections aériennes menées dans le département de l'Eure depuis les années 2000 ont considérablement enrichi le tableau. Dans la vallée de l'Epte elle-même, au moins deux autres sanctuaires ont été identifiés : un fanum avec un probable deuxième temple à Bus-Saint-Rémy (Mare des Champs, repéré en 2011), et un autre fanum à plusieurs phases de construction à Fourges (Le Clarin, découvert en 2007). Avec Bennecourt côté Yvelines et Bonnières-les-Guinets côté Carnutes, c'est un réseau d'au moins quatre sanctuaires qui encadre le confluent — une densité remarquable qui confirme le caractère sacré de ce carrefour de frontières.
II. Un carrefour de voies romaines
Le réseau routier romain dans le Vexin
Rome ne conquiert pas seulement par les armes. Elle conquiert par les routes. Le réseau de voies romaines qui irrigue les Yvelines est l'infrastructure la plus durable de l'Antiquité — certains de ces tracés sont encore visibles dans le paysage actuel, fossilisés dans les chemins ruraux, les limites de parcelles, les départementales.
La Carte archéologique de la Gaule (Barat, 2007) recense plus de vingt voies anciennes traversant le département. Parmi elles, plusieurs passent à proximité immédiate de Gommecourt ou le traversent directement.
La voie n° 17 : Gisors – Gasny – Limetz – Évreux
C'est la voie principale qui concerne Gommecourt. Venant de la vallée de l'Epte et de Gisors, elle entre sur le territoire des Yvelines par la commune de Gommecourt, où elle suit dans son début le tracé de l'actuelle D 200 — le chemin de grande communication qui traverse encore le village aujourd'hui. À la sortie de Gommecourt, elle emprunte les chemins ruraux n° 5 puis n° 94.
Le toponyme « la Chaussée », conservé à Gommecourt, est un marqueur classique du passage d'une voie romaine — il désigne un chemin surélevé, empierré, dont la construction a suffisamment marqué les esprits pour que le nom perdure pendant des siècles.
Après Gommecourt, la voie passe à Limetz-Villez, le long de la villa gallo-romaine de la Bosse-Marnière, puis arrive au Carrouge — un autre toponyme révélateur, dérivé du latin quadruvium (carrefour à quatre voies). Là, elle croise la voie n° 18, qui relie Vernonnet à Bonnières-sur-Seine en longeant la Seine. La voie n° 17 poursuit ensuite vers Port-Villez, traverse la Seine au pied de l'oppidum du Camp de César, puis se dirige vers Pacy-sur-Eure et Évreux.
Le tracé de cette voie a été confirmé côté Eure lors des travaux de construction du chemin de fer de Gasny en 1867 : une chaussée empierrée de quatre mètres de large a été observée en coupe (Carte archéologique de la Gaule — L'Eure, 27/2, 2019). Cette largeur — comparable aux voies secondaires les mieux entretenues du réseau — confirme l'importance de cet itinéraire qui reliait directement Gommecourt au territoire éburovique et, au-delà, à la ville-sanctuaire de Gisacum.
La voie n° 18 : Vernonnet – Bonnières
Cette seconde voie traverse un bras de l'Epte pour passer par Limetz-Villez, croise la voie n° 17 au Carrouge, puis suit la rive de la Seine par Bennecourt et le hameau de Gloton. Elle bifurque ensuite pour traverser le fleuve et atteindre l'agglomération antique de Bonnières-sur-Seine (Les Guinets), qui constitue l'un des pôles urbains les plus importants du secteur à l'époque romaine.
Gommecourt au nœud du réseau
La position de Gommecourt dans ce réseau est remarquable. Le village se trouve au point où la voie de Gisors quitte la vallée de l'Epte pour rejoindre le corridor de la Seine. Depuis Gommecourt, on rejoint en une journée de marche Gisors au nord, Mantes au sud-est, Vernon à l'ouest, et l'agglomération des Guinets à Bonnières de l'autre côté du fleuve. Ce n'est pas un vicus (bourg-relais), ce n'est pas une agglomération — mais c'est un point de passage obligé, un lieu où les chemins convergent, où l'on franchit l'Epte avant de rejoindre la Seine.
Ce rôle de carrefour, que Gommecourt jouait déjà à l'époque gauloise — comme en témoigne sa position frontalière entre trois peuples —, se perpétue et se renforce sous l'Empire. La voie romaine ne fait que formaliser et pérenniser dans la pierre ce qui existait déjà dans les usages.
Une voie romaine secondaire dans la vallée de l'Epte : surface de graviers compactés, fossés de drainage, maisons de pierre et de tuiles le long du tracé
Les voies romaines au confluent : la voie n° 17 (Gisors–Évreux) traverse Gommecourt, croise la voie n° 18 (Vernonnet–Bonnières) au Carrouge de Limetz
🏗 FOCUS : Anatomie d'une voie romaine
On imagine souvent les voies romaines comme de larges routes pavées, bordées de bornes milliaires. La réalité, dans nos campagnes du Vexin, était souvent plus modeste — mais pas moins ingénieuse.
Une voie secondaire comme celle qui traverse Gommecourt reposait sur un principe simple : un radier de pierres compactées, posé dans une tranchée peu profonde, recouvert de couches successives de graviers et de cailloutis. La largeur variait de 4 à 8 mètres selon l'importance du trafic. Des fossés latéraux assuraient le drainage — un point crucial dans la vallée humide de l'Epte, où les terrains marécageux pouvaient rendre les chemins impraticables en hiver.
Les matériaux provenaient du terroir immédiat. Sur le plateau calcaire de Gommecourt, les rognons de silex et les blocs de craie fournissaient le radier. Dans les zones basses, près des berges de l'Epte, on utilisait des galets de rivière et du gravier. À Limetz-Villez, le grand fossé canalisé qui traverse la villa de la Bosse-Marnière montre comment les Romains géraient l'évacuation des eaux dans ces terrains délicats.
Les grandes voies étaient entretenues par les civitates — les communautés locales — sous la supervision de l'administration impériale. Mais les voies secondaires dépendaient des propriétaires riverains, qui avaient obligation d'assurer le passage. C'est ainsi que, pendant des siècles, le tracé de la voie de Gisors est resté un chemin rural entretenu par les cultivateurs de Gommecourt — un usage qui s'est perpétué bien au-delà de la chute de Rome.
Anatomie d'une voie romaine secondaire : fondation de pierres (statumen), couche intermédiaire de graviers (rudus), surface damée (summa crusta), fossés de drainage latéraux
III. Habiter au confluent : les traces archéologiques de Gommecourt
Les Sablons : un petit habitat du IIIe au Ve siècle
Le site archéologique le mieux documenté sur le territoire de Gommecourt se trouve au lieu-dit les Sablons (site 001 AH dans la Carte archéologique de la Gaule). Les prospections du XIXe siècle, puis celles menées par G. Boulay de 1991 à 1993, ont révélé la présence de tuiles et de céramique attestant un petit habitat antique occupé du IIIe au Ve siècle.
Le mobilier céramique recueilli permet de préciser la chronologie de cette occupation. On y trouve des productions de l'atelier de La Boissière-École (actif au IIIe siècle, dans les Yvelines), des céramiques « craquelées bleutées » caractéristiques du IVe siècle, et de la céramique granuleuse de la fin du IVe siècle — cette poterie grossière et utilitaire qui marque les derniers temps de la présence romaine dans la région.
Ce petit établissement des Sablons n'est pas une villa luxueuse. C'est probablement une exploitation agricole modeste — un bâtiment ou un groupe de bâtiments abritant une famille de cultivateurs, avec ses réserves et ses annexes. Ce type d'habitat, que les archéologues classent en « niveau 2 » (établissement de taille intermédiaire), constitue la trame de fond du peuplement rural gallo-romain dans le Vexin.
Reconstitution d'un petit établissement rural gallo-romain sur le plateau du Vexin (IIIe siècle) — quelques bâtiments en pierre et torchis, couverts de tuiles romaines, au milieu des champs de blé
Le Bosquet : une découverte du XIXe siècle
Le second site connu à Gommecourt, au lieu-dit le Bosquet (site 002 AH), fut découvert vers 1888 à l'occasion de l'ouverture d'une carrière. La monographie de l'instituteur de 1899 en donne un récit précieux : on y mit au jour des éléments de construction — un mur —, un foyer, de nombreuses poteries et amphores, ainsi que deux meules à grain.
L'une de ces meules, en poudingue (une roche sédimentaire formée de galets cimentés), est conservée au musée de Mantes. Elle mesure 44 cm de diamètre pour 11 cm d'épaisseur — un objet banal en apparence, mais qui raconte toute une vie : celle d'une famille qui cultivait le blé du plateau, le transportait dans un bâtiment en contrebas du village, et le broyait chaque jour pour en faire de la farine.
L'instituteur Ferrant ajoute en 1899 un détail saisissant : la meule « est faite de petits galets réunis par un ciment qui semble pierre de gypse pulvérisée ; elle mesure 0,40 de diamètre et 9 à 10 d'épaisseur, et elle est percée d'un trou cylindrique au centre. Elle a la longueur ovale et les galets de la partie supérieure sont reliés par le frottement. » Ce lissage de la surface par l'usage — des années, peut-être des décennies de meulage quotidien — est la signature la plus intime du temps qui passe.
Meule rotative en poudingue (diam. 44 cm) — musée de Mantes
Reconstitution : le broyage quotidien du grain à l'intérieur d'une maison gallo-romaine
Ce que Gommecourt n'a pas encore livré
Au-delà des Sablons et du Bosquet, le territoire de Gommecourt reste archéologiquement vierge. Aucun des sites connus n'a fait l'objet de fouilles en règle — seulement des ramassages de surface au XIXe siècle et des prospections pédestres dans les années 1990. Le sous-sol du village recèle probablement d'autres vestiges, mais sans fouille programmée, ils resteront invisibles. La Carte archéologique de Seine-et-Oise (1889) mentionne la découverte de « céramiques gallo-romaines » sur le territoire communal, sans plus de précisions, et quelques monnaies antiques ont été signalées par Bourselet et Clérisse en 1933 — sans localisation précise, ce qui en limite l'exploitation scientifique.
En face, sur la rive droite : Sainte-Geneviève-lès-Gasny
Le village de Sainte-Geneviève-lès-Gasny, directement en face de Gommecourt de l'autre côté de l'Epte, a livré des vestiges gallo-romains complémentaires. L'archéologue Alphonse-Georges Poulain, dans une communication à la Société normande d'études préhistoriques en 1922, rapporte plusieurs découvertes significatives.
À la naissance d'un petit vallon appartenant à un certain M. Guillet, on trouva une quarantaine de monnaies en or, argent et potin, contenues dans un pot renversé et partiellement brisé. Les effigies identifiées étaient celles des empereurs Claude, Trajan et Probus — un écart chronologique de près de trois siècles (Ier au IIIe siècle), qui suggère un trésor accumulé sur plusieurs générations, peut-être enfoui en hâte lors des troubles du IIIe siècle. La fouille a également livré des tuiles à rebords et des fragments de meule en poudingue — des indices d'habitat similaires à ceux du Bosquet, de l'autre côté de la rivière.
Au triège « Le Village », à 150 mètres de l'Epte, on a retrouvé des fondations de murs maçonnés en ciment d'un mètre d'épaisseur et des tuiles à rebords. Une poignée de stylet en bronze — cet instrument d'écriture dont la pointe servait à graver la cire des tablettes — y fut recueillie. La présence d'un stylet suggère un habitant lettré, peut-être un propriétaire aisé ou un administrateur local. Entre Gommecourt et Sainte-Geneviève, l'Epte n'était pas une frontière mais un lien : les mêmes types d'objets, les mêmes techniques de construction, les mêmes circuits d'approvisionnement de part et d'autre de la rivière témoignent d'une communauté de vie que la frontière départementale moderne (Yvelines / Eure) ne doit pas masquer.
Poulain conclut son article en soulignant que « la riante vallée de l'Epte est riche en vestiges des temps anciens, depuis les âges de la pierre jusqu'au moyen-âge. Ses coteaux sont parsemés d'instruments en silex et l'on y voit plusieurs monuments mégalithiques. Chaque village a révélé des ruines gallo-romaines, et les cimetières mérovingiens ne sont pas rares. » Cette densité archéologique exceptionnelle fait du confluent Seine-Epte l'un des secteurs les plus riches du nord de la France — un constat qui renforce l'idée d'un carrefour habité et fréquenté de manière continue depuis la Préhistoire.
La rumeur est arrivée par le chemin de Gisors, portée par un marchand qui avait fait demi-tour à mi-route. Des bandes armées descendent la vallée de l'Epte depuis le nord. Pas des légionnaires — on n'en voit plus depuis longtemps dans le Vexin. Des Germains, disait le marchand, des cavaliers aux longues lances qui pillent, brûlent, et repartent avant que quiconque ait le temps de rassembler une milice.
Tertius n'a pas attendu la confirmation. Ce soir-là, après avoir fermé les volets de sa maison en pierre — celle qui donne sur le vallon, avec ses murs d'un mètre d'épaisseur et son sol de terre battue jonché de paille —, il a pris le pot en terre cuite qui servait à conserver les olives. Il l'a vidé, rincé, et y a déposé un à un les quarante pièces de sa fortune : des aurei d'or frappés du temps de son arrière-grand-père, un denier d'argent à l'effigie de Trajan que son père avait rapporté de Rouen, les potins gaulois que l'on trouve encore dans les champs du plateau et qui, sans valeur marchande, portent une protection que Tertius préfère ne pas négliger. Et enfin, tout au fond du pot, les bronzes plus récents — Probus, Gallien, Postume — la monnaie courante de ces temps troublés où les empereurs se succèdent plus vite que les saisons.
Il a retourné le pot, l'ouverture vers le bas, et l'a enterré au pied du noyer, dans le vallon derrière la maison. Puis il a tassé la terre, replacé les feuilles mortes, et il est rentré. Le lendemain, ou la semaine suivante, ou le mois d'après — les sources ne le disent pas —, quelque chose s'est passé qui a empêché Tertius de revenir chercher son trésor. Et le pot est resté dans la terre pendant seize siècles, jusqu'à ce qu'un cultivateur du XIXe siècle, en creusant son champ, fasse tinter l'or sous sa bêche.
Carius se lève avant l'aube. Le froid de mars s'infiltre par les interstices du torchis, là où l'enduit s'est craquelé pendant l'hiver. Sa femme, Materna, souffle sur les braises du foyer — un simple âtre de tuiles plates posées à même le sol battu, dans l'angle sud-est de leur maison. La fumée hésite entre la porte et les fissures du toit de chaume avant de se décider pour le ciel.
Leur maison n'a rien de spectaculaire. Trois pièces aux murs de moellons calcaires liés à la terre, couverts d'un enduit clair qui a vu des jours meilleurs. Le toit, autrefois en tuiles à rebords — ces tegulae que l'on pose soigneusement les unes sur les autres, joints couverts par les imbrices arrondis —, a été partiellement remplacé par du chaume après la tempête de l'automne dernier. Trop de tuiles brisées, et personne dans la vallée ne sait plus les fabriquer aussi bien qu'avant.
Carius enfile ses gallicae, ces chaussures à semelle de cuir épais, et sort vérifier le bétail. Deux bœufs dans l'étable attenante, trois porcs dans un enclos de pieux. Derrière la maison, le potager d'hiver — fèves, navets, choux — attend le premier labour de printemps. Plus loin, au-delà du verger de pommiers, les grands champs de blé du plateau s'étirent vers le sud, encore gris et nus.
Ce matin, Carius doit porter une partie de sa récolte d'avoine au relais de la voie, à l'endroit où le chemin de Gisors croise celui de la Seine, près de l'Epte. Un chariot envoyé depuis Mantes viendra la chercher. L'avoine, c'est la monnaie d'échange — ce qui permet de payer l'impôt foncier, la capitatio, et d'obtenir en retour un peu de cette belle céramique rouge des ateliers du Centre qu'il a vue chez le voisin, ou les outils de fer forgé que le maréchal de Limetz fabrique dans son atelier près de la villa.
Il charge les sacs sur le mulet et prend le chemin empierré qui descend vers la vallée. À sa gauche, le coteau boisé monte vers le plateau ; à sa droite, les marais de l'Epte brillent dans la lumière rasante du matin. Au loin, par-delà la rivière, la fumée de Sainte-Geneviève monte dans l'air froid. Carius ne connaît pas Rome. Il ne connaît même pas Rouen. Mais il connaît ce chemin, ces champs, cette rivière — et il sait que son père, et le père de son père, les ont connus aussi.
IV. Les grands voisins : villa de Limetz et agglomération de Bonnières
Si Gommecourt n'a livré que des vestiges modestes, ses voisins immédiats comptent parmi les sites gallo-romains les plus importants du département des Yvelines. Comprendre Gommecourt à l'époque antique, c'est comprendre son insertion dans un réseau d'établissements dont il constitue un maillon — modeste, mais nécessaire.
La villa de la Bosse-Marnière à Limetz-Villez
À moins de deux kilomètres à l'est de Gommecourt, directement en contrebas du sanctuaire de Bennecourt, s'étend la villa de la Bosse-Marnière — l'une des exploitations gallo-romaines les mieux fouillées du département. Sept campagnes de fouilles, menées de 1981 à 1988 sous la direction de P.-J. Trombetta puis de P. Van Ossel et P. Ouzoulias (SADY, Université Paris I), ont permis de retracer plus de quatre siècles d'histoire.
Le site occupe un espace d'environ 2,5 hectares (soit 10 jugères romains), à la pointe du delta de l'Epte, là où la rivière rejoint la Seine. L'implantation a nécessité d'importants travaux de terrassement pour mettre le bâtiment principal hors d'eau : un mur de pignon de deux mètres d'épaisseur retient des remblais accumulés sur plus de deux mètres de hauteur. Ce choix délibéré d'un terrain difficile mais stratégique — à la confluence exacte des deux cours d'eau — traduit une volonté d'affirmation qui dépasse la simple logique agricole.
La villa se compose, comme la plupart des grandes exploitations du nord de la Gaule, de deux parties distinctes séparées par un mur. La pars urbana — la résidence du propriétaire — comprend un vaste corps d'habitation d'environ 60 mètres sur 20, flanqué de deux ailes latérales perpendiculaires de 31 mètres de long. L'aile méridionale se termine par des pièces en abside, signe d'une architecture soignée. Un complexe balnéaire (thermes privés), d'un remarquable état de conservation — les murs s'élevaient encore sur 2 à 3 mètres lors des fouilles —, comportait des salles chauffées par hypocauste, des pièces de service voûtées, et des dalles de marbres colorés.
La pars rustica — la partie agricole — s'étendait au nord-est, avec un grand bâtiment rectangulaire à deux nefs (24 mètres sur 12) et plusieurs constructions annexes alignées le long d'un mur de clôture.
La fondation de la villa date du milieu du Ier siècle après J.-C., sous le règne de Claude ou de Néron. Elle connaît ensuite un apogée au IIe siècle (transformations et reprises dans le bâtiment principal, phases successives dans les thermes), puis une première rupture au début du IVe siècle — une épaisse couche de gravats témoigne d'une destruction dont la date reste discutée. Réoccupée à l'époque valentinienne (364-383), elle est finalement abandonnée après un dernier effondrement des toitures, daté par une monnaie de Magnus Maximus (383-387).
Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Après l'abandon de la villa, des cabanes en bois et des fonds de cabane s'installent dans les ruines — au Ve siècle, on y forge encore du métal, comme en témoignent les scories et fragments de creusets retrouvés dans l'une d'elles. Des fibules d'origine germanique, datées du milieu ou de la seconde moitié du Ve siècle, révèlent la présence de populations nouvelles. L'occupation se prolonge à l'époque mérovingienne et carolingienne, en un lent processus de transformation qui verra finalement le hameau migrer vers le village actuel de Limetz-Villez, regroupé autour de l'église Saint-Sulpice.
Reconstitution de la villa de la Bosse-Marnière à son apogée (IIe siècle) : résidence à ailes latérales, thermes, bâtiments agricoles — 2,5 hectares au confluent de l'Epte et de la Seine
Plan de la villa : pars urbana (résidence, thermes, cour privée) et pars rustica (bâtiment à piliers, annexes) — les fonds de cabane du Ve siècle témoignent d'une occupation après l'abandon de la villa
L'agglomération antique de Bonnières-sur-Seine (Les Guinets)
De l'autre côté de la Seine, en face du confluent, l'agglomération de Bonnières-les-Guinets constitue un pôle d'une tout autre importance. Connue depuis 1835, elle s'étend sur les lieux-dits les Guinets, la Haute Butte, les Garcillières et la Camboire. Les photographies aériennes révèlent la présence d'un fanum (temple gallo-romain) avec son péribole et un bâtiment annexe, entouré d'une large structure ovale qui pourrait correspondre à un fossé de sanctuaire gaulois antérieur.
L'occupation s'étend du Ier siècle avant notre ère au Ve siècle après J.-C. Le mobilier est abondant et varié : amphores de Narbonnaise et de Bétique, sigillée du Centre de la Gaule, céramique d'Argonne, productions de La Boissière-École, monnaies romaines de Gordien III à Philippe II, ainsi que des bronzes et potins gaulois — dont un potin des Carnutes (BN 6151-6159) qui confirme l'appartenance du site au territoire de ce peuple.
Un détail fascinant : les prospections ont livré une figurine en terre cuite représentant une femme couchée — ex-voto dont la signification exacte reste débattue, mais qui témoigne de pratiques dévotionnelles populaires, peut-être liées à la fécondité ou à la guérison.
Le fanum des Guinets à Bonnières-sur-Seine : temple à cella carrée et galerie périphérique, au cœur de l'agglomération carnute (IIe siècle apr. J.-C.)
Pour les habitants de Gommecourt, Bonnières-les-Guinets était probablement le bourg le plus proche où l'on pouvait se procurer des biens importés — céramique fine, vin, huile, outils — et participer à la vie religieuse d'un sanctuaire de frontière. La traversée de la Seine, qu'un bac ou un gué rendaient possible à certaines saisons, plaçait Gommecourt à une demi-journée de marche de ce centre actif.
Le bourg des Guinets, son fanum, ses ateliers de verriers, son trésor de 1 431 monnaies et ses nécropoles mérovingiennes : → Bonnières-les-Guinets : un bourg antique en territoire carnute
Lucius n'aime pas la traversée. Debout à l'avant de la barge plate, il surveille le passeur qui pousse sur sa perche, arc-bouté contre le courant de la Seine. L'eau est encore haute — les pluies de mars ont grossi l'Epte, qui pousse sa charge de limon dans le fleuve juste en amont. Le mulet, chargé de deux paniers d'avoine et d'un sac de noix, refuse d'avancer. Il faut le tirer par la bride pendant que la barge tangue.
Lucius vient de Gommecourt, de l'autre côté du confluent. Ce matin, il a quitté la maison de son père au lever du soleil, descendu le coteau par le chemin qui mène vers la Seine, jusqu'au hameau de Gloton où le bac attend les voyageurs. La traversée du fleuve lui coûte un as de bronze — une petite pièce usée frappée sous les Antonins, qu'il porte dans une bourse de cuir accrochée à sa ceinture.
.De l'autre côté, après la remontée sur le plateau de l'autre côté de la Seine, le bourg des Guinets grouille de monde. Des charrettes s'alignent le long de la voie empierrée qui monte vers le temple — on aperçoit le toit du fanum par-dessus les toits bas des entrepôts. Un potier d'Argonne a étalé sa marchandise sur des planches posées sur des tréteaux : des bols rouges décorés à la molette, des cruches à bec verseur, des gobelets à parois fines. Plus loin, un marchand de vin verse dans des amphores plus petites le contenu d'un dolium — le vin vient de Narbonnaise, par la Seine, depuis le port de Rouen.
Lucius échange son avoine contre deux bols de sigillée — un rouge vif, pour sa mère, et un plus sombre, décoré de rinceaux, pour la dot de sa sœur. Il achète aussi une lame de couteau en fer, un pot de garum (cette sauce de poisson fermenté dont les Romains raffolent et que les Gaulois ont appris à aimer), et une petite fiole de verre bleuté qui pourra servir de flacon à onguent.
Avant de repartir, il s'arrête devant le temple. La cella est fermée — seul le prêtre y entre. Mais dans la galerie couverte qui l'entoure, on peut déposer une offrande. Lucius sort de sa bourse un second as, le dernier, et le glisse dans la fente de la base de l'autel. Il ne sait pas exactement quel dieu habite ici — on dit que c'est Mercure, le dieu des carrefours et du commerce, mais son père l'appelle encore d'un nom gaulois que Lucius ne retient jamais.
V. La religion au confluent : du sanctuaire gaulois au fanum romain
Le sanctuaire de Bennecourt : une romanisation lente et incomplète
Le sanctuaire de la Butte du Moulin à Vent, à Bennecourt, est le témoin le plus éloquent de la transformation religieuse qui accompagne la romanisation. Depuis son enclos gaulois de la fin du IIe siècle avant notre ère jusqu'à son abandon dans les premières années du Ve siècle, il permet de suivre pas à pas la manière dont un lieu sacré s'adapte, se transforme et finalement se dissout dans un monde qui change.
L'histoire détaillée du sanctuaire fait l'objet d'un article dédié. Rappelons ici les grandes lignes de son évolution pendant la période gallo-romaine :
Sous Auguste (vers 10 avant notre ère – 14 après J.-C.), les premiers bâtiments en dur — murs de torchis sur soles enterrées, enduits de chaux — remplacent l'enclos fossoyé gaulois. Mais un foyer est soigneusement établi au-dessus de la fosse à dépôts de fibules de l'époque précédente, comme pour en perpétuer le souvenir. La continuité est plus forte que la rupture.
Au IIe siècle, sous les Antonins, un premier fanum en pierre (le temple G) est construit. Mais ce n'est qu'à l'époque d'Hadrien (117-138) que le temple H, dans sa phase la plus aboutie, présente enfin la « trilogie canonique » du fanum gallo-romain : galerie périphérique, podium dans la cella, autel extérieur face à l'entrée. Deux siècles ont été nécessaires pour que l'architecture romaine s'impose pleinement sur un lieu de culte gaulois.
Au IVe siècle, le déclin est progressif. La galerie du fanum est envahie par des « occupations parasites » — un foyer, des cendriers, des épandages de mobilier. Les toitures s'effondrent au milieu du siècle. Pourtant, un culte individuel subsiste dans les ruines : des monnaies sont encore déposées dans les creux des murs, des pièces jetées dans les déblais. L'abandon définitif intervient avant les premières années du Ve siècle.
Le fanum de Bonnières et la dévotion de frontière
En face, sur la rive gauche de la Seine, le fanum de Bonnières-les-Guinets appartient au territoire des Carnutes. Sa présence en miroir du sanctuaire véliocasse de Bennecourt n'est probablement pas fortuite. Les deux sanctuaires, de part et d'autre du confluent, encadraient un espace de sacralité frontalière — un dispositif que l'on retrouve ailleurs en Gaule, où les lieux de culte fleurissent aux limites des civitates, comme des marqueurs symboliques des territoires.
Le fossé ovale visible en photographie aérienne autour du fanum de Bonnières pourrait correspondre à un enclos de sanctuaire gaulois antérieur à la construction du temple en pierre — un parallèle frappant avec l'enclos fossoyé de Bennecourt.
Et à Gommecourt ?
Aucun lieu de culte antique n'a été identifié à ce jour sur le territoire de Gommecourt. Mais l'absence de preuve n'est pas une preuve d'absence. La monographie de l'instituteur de 1899 mentionne une « longue inscription gothique dans le chœur d'une chapelle de Clachaloze », évoquant un récit de combat en lien avec un roi d'Angleterre. Cette chapelle ruinée, dont on voyait encore les débris de colonnes à la fin du XIXe siècle, pourrait-elle recéler un substrat plus ancien ? La question reste ouverte.
Paul Aubert, dans sa monographie du milieu du XXe siècle, note aussi la présence à Clachaloze de « ruines d'une chapelle, débris de colonnes romaines ». Si ces colonnes étaient effectivement d'époque romaine — et non pas romane, confusion fréquente dans les descriptions anciennes —, elles attesteraient une construction antique dans le hameau en bord de Seine. Mais en l'absence de fouilles, cette hypothèse reste spéculative.
🏺 FOCUS : La vie quotidienne d'un Gallo-Romain du Vexin
Comment vivait-on dans le Vexin aux premiers siècles de notre ère ? Les fouilles des villages et des villae de la région permettent de reconstituer, au moins dans ses grandes lignes, le quotidien des habitants du confluent.
L'habitat. La plupart des exploitations rurales étaient construites en matériaux mixtes : fondations de moellons calcaires, élévation en torchis (mélange de terre argileuse et de paille sur une armature de bois), toiture de tuiles (tegulae et imbrices). Les maisons les plus modestes n'avaient que deux ou trois pièces ; les plus aisées comprenaient un petit système de chauffage par le sol (hypocauste) et des bains privés, sur le modèle de la villa de Limetz-Villez.
L'alimentation. Le blé (épeautre et froment) et l'avoine dominaient les cultures du plateau, complétés par les légumineuses (fèves, lentilles) et les légumes (choux, navets, oignons). L'élevage du porc, du bœuf et du mouton fournissait la viande. Le vin, importé de Narbonnaise puis produit localement à partir du IIe siècle, remplaçait progressivement la cervoise (bière de blé) gauloise. Le garum, sauce de poisson fermentée venue de Méditerranée, arrivait en amphores par la Seine — on en a retrouvé des fragments à Bonnières et à Limetz.
Le travail du métal. Les scories retrouvées dans les fonds de cabane de la Bosse-Marnière au Ve siècle, et les creusets destinés à la métallurgie du bronze, montrent que le travail du métal se pratiquait localement. Mais les sources de minerai les plus proches — dans le pays d'Ouche normand ou la Beauce — supposent un réseau d'approvisionnement commercial que les voies romaines rendaient possible.
La monnaie. Les monnaies retrouvées sur les sites du confluent illustrent l'intégration de la région dans l'économie impériale. À Bonnières-sur-Seine, le site des Guinets a livré des monnaies de Gordien III, d'Otacilia et de Philippe II. À Bennecourt, les niveaux du sanctuaire contiennent des bronzes et potins gaulois puis des monnaies romaines couvrant plusieurs siècles. À Gommecourt même, Bourselet et Clérisse (1933) signalent la découverte de « quelques monnaies antiques » sur le territoire communal, sans préciser les empereurs concernés ni les lieux de trouvaille. C'est peu — mais suffisant pour attester que la monnaie circulait jusque dans les plus petits habitats du Vexin.
Un confluent ouvert sur le monde
Le portrait qui se dessine est celui d'une communauté rurale modeste mais pleinement intégrée aux réseaux de l'Empire. Le paysan du confluent ne vit pas en autarcie : il mange du garum méditerranéen, il boit du vin de Narbonnaise, il moud son grain sur des meules de poudingue importées, il paie ses impôts en monnaie frappée à l'effigie d'empereurs qu'il ne verra jamais. Chacun de ces gestes quotidiens suppose un réseau logistique considérable — et ce réseau, dans le Vexin, repose sur une infrastructure essentielle : le fleuve.
Car si les voies romaines desservent le plateau, c'est la Seine qui relie le confluent au reste du monde. Elle mérite qu'on s'y arrête.
🚢 FOCUS : La Seine, autoroute de l'Empire
La Seine n'est pas seulement un obstacle à franchir — c'est le principal axe commercial de toute la Gaule du Nord. De l'embouchure à Paris, le fleuve charrie des marchandises qui relient le Vexin au reste de l'Empire.
Les fouilles des sites riverains ont livré la preuve de ce commerce au long cours. À Meulan-Les Mureaux, le port antique recevait encore au Ve siècle des amphores vinaires de Syrie et de Gaza. À Limetz-Villez, des fragments de céramique sigillée claire africaine et de Black Burnished Ware des îles Britanniques témoignent de relations commerciales étonnamment lointaines. Plus modestement, les amphores de Narbonnaise (type Gauloise 3-5) retrouvées sur les sites du confluent — y compris à Gommecourt — attestent la circulation du vin méditerranéen par voie fluviale.
La distribution de certaines céramiques permet de préciser les circuits d'approvisionnement. Le val de Seine et ses abords immédiats étaient essentiellement approvisionnés par les produits champenois ou picards (plus de 70 % de la terra nigra du Ier siècle), complétés par les productions de Gaule centrale et du bassin de la Loire (25 %). La Seine servait de vecteur commercial puissant sur son tracé et dans son arrière-pays immédiat, mais son influence diminuait rapidement au-delà d'une vingtaine de kilomètres. On observe un phénomène analogue au IVe siècle avec les céramiques de l'atelier bourguignon de Jaulges-Villiers-Vineux : bien représentées dans une frange de 15 à 20 km au sud du fleuve, elles disparaissent quasi totalement au-delà.
Pour Gommecourt, la proximité de la Seine — le hameau de Clachaloze se trouve littéralement au bord du fleuve — signifiait un accès direct à ce réseau d'échanges. Les amphores retrouvées au Bosquet vers 1888, les céramiques importées des Sablons, les meules en poudingue (une roche que l'on ne trouve pas localement) : tous ces objets sont arrivés par le fleuve, ou par les voies qui le bordent. Le confluent de l'Epte, en ajoutant une seconde voie navigable — la rivière elle-même, praticable en barque sur une bonne partie de son cours —, renforçait encore cette connexion.
Le système de transport fluvial gallo-romain reposait sur des corporations professionnelles : les nautae (bateliers) et les utricularii (transporteurs sur outres gonflées). Une inscription célèbre, le Pilier des Nautes de Lutèce, témoigne de la puissance de ces corporations à Paris. Rien de tel n'a été retrouvé dans le Vexin, mais l'existence d'un point de franchissement de la Seine à hauteur de Bonnières-Gloton — attesté par la voie n° 18 — suppose un service de bac ou de passeur, et donc une activité de transport liée au fleuve.
Les nautae (bateliers) au port de Gloton : un bac à fond plat part traverser la Seine, large d'une centaine de mètres, au bout de la voie romaine n° 18
Les utricularii sur l'Epte : un radeau d'outres gonflées suffit pour acheminer sacs de blé et légumes sur cette rivière étroite et bordée d'arbres
Deux corporations, deux échelles de transport : la Seine et ses bacs professionnels, l'Epte et ses radeaux d'outres — un même confluent au service du commerce gallo-romain
VI. Le crépuscule de l'Empire (IIIe – Ve siècle)
Les crises du IIIe siècle
Le IIIe siècle est, pour l'ensemble de la Gaule romaine, un siècle de ruptures. Les invasions germaniques des années 250-280, la crise économique, l'instabilité politique (l'Empire gaulois de Postume, puis la reconquête par Aurélien) frappent durement les campagnes du Bassin parisien.
Dans les Yvelines, sur 145 sites occupés au IVe siècle, 91 avaient survécu — soit presque les deux tiers. Mais la situation varie selon les terroirs. Le Vexin, en marge du département, est le plus mal loti : seuls trois sites y sont repérés pour cette période. La villa de la Bosse-Marnière traverse la crise — des canalisations en bois sont encore posées dans le bâtiment principal à la fin du IIIe siècle — mais elle n'en sort pas indemne.
Raids germaniques, crise monétaire, effondrement de l'administration, arrivée de nouvelles populations : la fin de l'Empire romain en Gaule du Nord ne fut pas un effondrement brutal mais une longue transformation. Pour comprendre le contexte dans lequel les villae du confluent déclinent et se transforment → La chute de l'Empire : quand Rome s'efface de la Gaule du Nord
L'Antiquité tardive : un monde qui se transforme
Le IVe siècle voit une reprise partielle, notamment sous la dynastie valentinienne (364-392). À Limetz, le bâtiment principal de la villa est réoccupé et transformé : des portes sont bouchées, les colonnades de l'aile orientale surhaussées. Les thermes connaissent une dernière phase de fonctionnement, avec la reconversion d'un ancien praefurnium en pièce d'habitation souterraine. Mais cette reprise est précaire. L'effondrement final des toitures, daté par une monnaie de Magnus Maximus (383-387), marque la fin de la villa comme entité cohérente.
Le crépuscule d'un monde : une villa en ruines dans le paysage hivernal du Vexin, fin du IVe siècle
À Gommecourt même, le site des Sablons reste occupé pendant tout le IVe siècle — la céramique granuleuse de la fin du siècle en témoigne. Au-delà, pour le Ve siècle, les preuves archéologiques directes sur le territoire communal font défaut — faute de fouilles, pas nécessairement faute d'occupation. Ce sont les sites voisins (Limetz-Villez, Bonnières, Sainte-Geneviève-lès-Gasny) qui documentent la continuité de l'occupation dans le couloir de la Seine après la chute officielle de l'Empire en 476.
Un paysage qui se referme
Les derniers siècles de l'Antiquité voient le paysage se transformer profondément. Les plateaux limoneux, autrefois densément cultivés, sont progressivement abandonnés au profit des fonds de vallées et des bordures de plateaux. Les grands massifs boisés qui caractérisent aujourd'hui le Vexin — la forêt d'Yveline, mentionnée pour la première fois en 611 — se développent à partir du IIIe siècle. Trois ou quatre siècles suffisent pour qu'une futaie se développe sur d'anciens champs.
Gommecourt, adossé à la vallée de l'Epte et dominant la Seine, est relativement protégé de cette évolution. Sa position entre deux cours d'eau, qui en fait un lieu de passage permanent, lui assure une fréquentation continue même quand les plateaux se vident. Le carrefour survit à l'Empire qui l'avait formalisé.
Le toit est tombé cette nuit. Pas tout le toit — seulement l'aile orientale, celle où personne ne dort plus depuis que le praefurnium a cessé de fonctionner. Mais le bruit a réveillé tout le monde : un craquement sourd, puis l'avalanche des tuiles qui s'écrasent sur le sol en mosaïque — cette mosaïque que personne n'entretient plus, dont les tesselles blanches et rouges disparaissent sous les gravats.
Vindex se tient dans la cour, emmitouflé dans une cape de laine grossière. Il regarde les décombres. Son grand-père se souvient de l'époque où la villa fonctionnait encore à plein — trente, quarante personnes entre la résidence et les bâtiments agricoles. Les thermes chauffaient, les marbres colorés du sol brillaient à la lueur des lampes, et l'on recevait du vin dans des amphores venues du bout du monde.
Aujourd'hui, ils ne sont plus que huit. Cinq dans le corps principal — dont deux enfants et une vieille femme qui ne quitte plus sa couche —, et trois dans la cabane en bois qu'ils ont construite contre le mur du vieux bâtiment à piliers, de l'autre côté de la cour. C'est là que Wulf, le forgeron, a installé son atelier. Il n'est pas d'ici — il parle avec un accent que Vindex ne connaissait pas avant, celui des gens qui viennent de l'autre côté du Rhin. Mais il sait travailler le fer et le bronze, et c'est ce qui compte.
Le mur de clôture de la villa tient encore debout, mais plus personne ne répare les brèches. Les champs au-delà, ceux que l'on cultivait autrefois en grand, sont retournés à la friche. Seul le jardin proche est entretenu — quelques rangs de fèves, un carré de choux. Le blé vient maintenant du plateau de Gommecourt, échangé contre du travail de forge.
Ce soir, Vindex ira déposer une petite monnaie de bronze — la dernière qu'il possède, une pièce à l'effigie de Magnus Maximus — dans les ruines du sanctuaire, sur la butte, de l'autre côté du chemin. Le temple est délabré, la galerie effondrée. Mais quelque chose persiste là-haut, quelque chose que ni Vindex ni ses ancêtres n'ont jamais su nommer tout à fait, et qui rend ce lieu différent de tous les autres.
VII. L'étymologie de Gommecourt : un nom gallo-romain ?
La question de l'origine du nom de Gommecourt mérite un développement. Plusieurs hypothèses ont été avancées, dont certaines remontent au XIXe siècle.
La monographie de l'instituteur Ferrant (1899) affirme que « Gommecourt n'est pas le vrai nom, c'est Gommercourt, de Gommer civitas, ainsi que le prétend les vieux titres ». Il s'appuie sur A. Lebrun (Les Fiefs de Mantes, 1883) pour proposer que Gommer serait un magistrat ou un chef de communauté, et civitas une réunion d'habitants. L'évolution serait donc : Gommer civitas → Gommercourt → Gommecourt.
Paul Aubert, dans sa monographie du milieu du XXe siècle, rapporte une autre tradition : « Ancienne désignation latine : Comitis Castrum » (le château du comte). Mais cette étymologie semble relever d'une interprétation savante tardive plutôt que d'une véritable filiation linguistique.
L'hypothèse la plus vraisemblable, au regard de la toponymie historique, est que le nom Gommecourt dérive d'un anthroponyme germanique, Gundomar ou Gomer, suivi du suffixe -court (du latin curtis, domaine). Ce schéma — nom de personne germanique + -court — est extrêmement fréquent dans le nord de la France et date généralement de l'époque mérovingienne (VIe-VIIIe siècles). Il désigne le domaine d'un propriétaire nommé Gomer ou Gundomar, qui aurait possédé les terres à cette période.
Si cette hypothèse est correcte, le nom de Gommecourt ne remonterait pas directement à l'époque gallo-romaine, mais à la transition entre Antiquité tardive et haut Moyen Âge — précisément la période documentée par les fonds de cabane de la Bosse-Marnière à Limetz-Villez. Le nom du village serait ainsi le souvenir fossilisé d'un moment charnière : celui où un nouveau propriétaire, portant un nom franc ou burgonde, s'installe sur les terres d'un vieux domaine romain en déclin.
Conclusion : Quand Rome s'en va, le carrefour reste
Cinq siècles de présence romaine ont profondément transformé le confluent de la Seine et de l'Epte. Là où existait un sanctuaire de bois gaulois, des temples de pierre ont été élevés. Là où passaient des sentiers de terre, des voies empierrées ont été tracées. Là où l'on cuisait des poteries au feu de bois, des ateliers spécialisés ont produit de la céramique à grande échelle. L'économie monétaire, l'écriture, l'architecture en dur, la viticulture, les thermes — tout cela est arrivé avec Rome, et tout cela, à des degrés divers, est resté.
Mais ce qui frappe, dans l'histoire gallo-romaine de Gommecourt et de ses environs, c'est moins la rupture que la continuité. Le sanctuaire de Bennecourt met deux siècles à adopter pleinement les formes architecturales romaines, et conserve jusqu'au bout des éléments de mémoire gauloise. La voie romaine de Gisors emprunte un tracé que les Gaulois connaissaient déjà. Les meules de Gommecourt broient le même blé que celles de l'âge du Fer. Et quand la villa de Limetz s'effondre, ses ruines servent de fondation — littéralement — à l'habitat du haut Moyen Âge.
Le carrefour, lui, survit à tout. Avant Rome, Gommecourt était un lieu de passage entre trois peuples gaulois. Sous Rome, il devient un nœud du réseau routier reliant Gisors à la Seine. Après Rome, il restera un point de franchissement de l'Epte — et c'est là, sur cette permanence géographique, que naîtront les enjeux du Moyen Âge : la frontière entre Normandie et Île-de-France, le château de La Roche-Guyon, les guerres qui ravageront la vallée.
L'Antiquité gallo-romaine n'est pas une parenthèse dans l'histoire de Gommecourt. C'est le moment où le carrefour devient une route, où le sentier devient un chemin nommé « la Chaussée » — et où un village, pour la première fois, reçoit peut-être le nom qu'il porte encore.
La suite de l'histoire se poursuit dans le Haut Moyen Âge : quand les Francs s'installent et que la frontière de l'Epte devient enjeu de guerre.
Sources et pour aller plus loin
Sources archéologiques principales :
- BARAT Yvan, Carte archéologique de la Gaule — Les Yvelines (78), Académie des Inscriptions et Belles-Lettres / Maison des Sciences de l'Homme, 2007 (notices Gommecourt n° 276, Bennecourt n° 57, Limetz-Villez n° 337, Bonnières-sur-Seine n° 89)
- VAN OSSEL Paul, OUZOULIAS Pierre, « La villa gallo-romaine de la Bosse-Marnière à Limetz-Villez », rapports de fouilles 1981-1988, SADY / Université Paris I
- BOURGEOIS Luc, Le sanctuaire rural de Bennecourt (Yvelines) : du temple celtique au temple gallo-romain, Documents d'archéologie française, Éditions de la Maison des Sciences de l'Homme, 1999
- PROVOST Michel, Archéo 27, Carte archéologique de la Gaule — L'Eure (27/2), Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 2019, 832 p. — Notices Bus-Saint-Rémy (n° 121), Fourges (n° 262), Gasny (n° 279)
Monographies locales :
- FERRANT R. (instituteur), Monographie communale de Gommecourt, 1899 (Archives départementales des Yvelines), lien vers l'article
- AUBERT Paul, Monographie communale, 1863-1949 (Archives départementales des Yvelines, J 3211/8)
Articles et notes :
- POULAIN Alphonse-Georges, « Découvertes archéologiques à Sainte-Geneviève-lès-Gasny et à Gommecourt », Bulletin de la Société normande d'études préhistoriques, t. XXIII, 1916-1921
- JULLIAN Camille, « Chronique gallo-romaine », Revue des Études Anciennes, t. 26, 1924, n° 1 (mention des travaux de Poulain dans la vallée de l'Epte)
- BOURSELET V., CLÉRISSE H., Histoire de Mantes et du Mantois, 1933
Pour aller plus loin :
- FERDIÈRE Alain, Les campagnes en Gaule romaine, Errance, 2005
- VAN OSSEL Paul, Établissements ruraux de l'Antiquité tardive dans le nord de la Gaule, CNRS Éditions, 1992
- Le sanctuaire de Bennecourt — article dédié
Articles et récits
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