250 av. J.-C. – 52 av. J.-C.

Véliocasses, Carnutes, Éburoviques : trois peuples au confluent

Qui étaient les Gaulois de Gommecourt ?

On les mentionne comme des étiquettes sur une carte : Véliocasses au nord, Carnutes au sud, Éburoviques à l''ouest. Mais derrière ces noms, des dizaines de milliers de personnes qui cultivaient le blé, forgeaient le fer, chantaient au son du carnyx, élevaient leurs enfants et priaient des dieux dont nous avons presque tout oublié. À Gommecourt, au point exact où leurs trois territoires se touchaient, ces peuples se croisaient, échangeaient, se distinguaient — et parfois se faisaient la guerre. Cette page leur donne un visage.

Introduction : trois noms sur une carte

Quand on lit l'histoire de Gommecourt à l'époque antique, trois mots reviennent sans cesse : Véliocasses, Carnutes, Éburoviques. On les prononce comme des abstractions — des noms de peuples anciens, interchangeables, vaguement barbares. Le lecteur passe, retient vaguement que Gommecourt se trouvait « à la frontière de trois tribus gauloises », et continue sa route.

C'est dommage, parce que derrière ces noms, il y a des gens. Des femmes qui teignaient la laine en rouge et en jaune, des enfants confiés à des druides pour vingt ans d'études, des forgerons dont le savoir-faire stupéfiait les Romains eux-mêmes, des paysans qui récoltaient plus de blé que ne pouvait en consommer leur famille, des guerriers qui se battaient nus pour impressionner l'ennemi et des bardes qui chantaient leurs exploits le soir, au son de la lyre.

Les Gaulois ne sont pas les personnages moustachus des bandes dessinées. Ce sont les ancêtres directs des habitants du confluent — et leur civilisation, loin d'être primitive, a inventé la cotte de maille, le tonneau en bois, le savon, la charrue à roues, et un art abstrait que les Romains ne comprenaient pas mais qui fascine aujourd'hui les historiens de l'art.

Cette page raconte qui étaient les trois peuples dont Gommecourt formait le carrefour. Ce qu'ils avaient en commun — une langue, des dieux, des techniques — et ce qui les distinguait : un rapport différent au pouvoir, à la guerre, au sacré. Et ce que cela signifiait, au quotidien, de vivre à la frontière de trois mondes qui n'en formaient, au fond, qu'un seul.

Carte des trois territoires gaulois au confluent Seine-Epte Les trois peuples gaulois au confluent : Véliocasses au nord, Carnutes au sud, Éburoviques à l'ouest. Gommecourt se trouve au point exact de la triple frontière.


I. Le monde celtique : une civilisation européenne

Au IIIe siècle avant notre ère, quand les trois peuples qui nous intéressent occupent le confluent de la Seine et de l'Epte, le monde celtique est l'une des grandes civilisations du continent. De l'Irlande à la Turquie, des côtes de l'Atlantique aux rives du Danube, des peuples parlant des langues apparentées partagent un ensemble de croyances, de techniques et de formes artistiques qui les distinguent nettement du monde méditerranéen — et qui ne lui sont en rien inférieurs.

Cette civilisation n'a pas de capitale, pas d'empereur, pas de frontières unifiées. Elle se présente comme une mosaïque de peuples indépendants, liés entre eux par la langue, la religion, les alliances matrimoniales et le commerce. César, quand il arrive en Gaule en 58 avant notre ère, dénombre une soixantaine de peuples rien qu'entre les Pyrénées et le Rhin. Chacun possède son territoire, son aristocratie, ses sanctuaires, son monnayage — et chacun entretient avec ses voisins des rapports faits d'échanges, de rivalités et de clientèles.

La Gaule que découvrent les Romains n'est pas un espace sauvage. C'est un réseau dense de fermes, de villages, de routes, d'oppida (villes fortifiées), de sanctuaires et de marchés. L'agriculture y est intensive — les rendements en blé sur les plateaux limoneux du Bassin parisien sont comparables à ceux de l'Italie. La métallurgie du fer est la plus avancée d'Europe. Le commerce s'étend de la Méditerranée à la mer du Nord : les amphores de vin italien arrivent en Gaule dès le IIe siècle avant notre ère, preuve que les élites gauloises ont le goût — et les moyens — des produits de luxe.

César introduit cependant une distinction qui nous intéresse directement. Il divise la Gaule en trois grandes zones : la Celtique (le centre), la Belgique (le nord) et l'Aquitaine (le sud-ouest). Or, le confluent de la Seine et de l'Epte se trouve précisément à la frontière entre la Celtique et la Belgique. Les Carnutes, au sud de la Seine, sont incontestablement des Celtes. Les Véliocasses, au nord, sont classés tantôt comme Belges (par César, qui les fait participer à la coalition des Belges en 57), tantôt comme Lyonnais (par Pline l'Ancien, qui les range dans la province de Gaule Lyonnaise). Quant aux Éburoviques, ils appartiennent à la vaste confédération des Aulerques, que les sources rattachent plutôt à la Celtique.

Faut-il voir dans cette frontière une réalité ethnique profonde — des populations différentes, des langues distinctes, des cultures opposées ? Probablement pas. La distinction Belges/Celtes est en partie une construction de César, utile pour diviser et conquérir. Les différences réelles étaient sans doute plus subtiles : des variantes dialectales dans une même langue gauloise, des particularismes dans les sanctuaires, des séries monétaires distinctes. Moins une frontière qu'un dégradé — et c'est dans ce dégradé que se situe Gommecourt.


II. Les Véliocasses : le peuple de Gommecourt

Le peuple du Vexin

Gommecourt est en territoire véliocasse. C'est le fait fondamental qui ancre le village dans l'histoire gauloise. Les Véliocasses sont le peuple qui a donné son nom au Vexin — pagus Velicassinus au Moyen Âge, devenu Veuguessin, puis Vexin. Quand les habitants de Gommecourt parlent du « Vexin français », ils prononcent sans le savoir un mot vieux de plus de deux mille ans.

Leur territoire était vaste : il suivait le cours de la Seine depuis le confluent avec l'Oise (à Conflans-Sainte-Honorine) jusqu'à Rouen et au-delà, englobant les deux rives du fleuve. Au nord, le plateau du Vexin — ces grandes étendues céréalières que l'on voit depuis les crêtes de Gommecourt — formait le cœur du pays véliocasse. Au sud, la rive gauche de la Seine leur appartenait également jusqu'à une limite mal définie avec les Carnutes.

Leur chef-lieu était Rotomagus — Rouen —, déjà à l'époque gauloise un port fluvial important sur la Seine. C'est là que se concentraient le pouvoir politique, les échanges commerciaux, et probablement les principales cérémonies religieuses. Mais le territoire véliocasse ne se résumait pas à sa capitale : le Vexin était parsemé de fermes, de hameaux, de sanctuaires ruraux — et c'est dans ce tissu rural que s'inscrivait Gommecourt, à l'extrême sud-ouest du pays véliocasse.

Un nom guerrier

L'étymologie du nom « Véliocasses » est débattue, comme souvent pour les noms de peuples gaulois, mais deux interprétations dominent. La première décompose le mot en velio- (« meilleur, modeste, honnête ») et -casses (qui pourrait renvoyer au bronze, à l'étain ou au combat), donnant « les meilleurs au combat ». La seconde rattache -casses à la chevelure (cassi-, « boucle, tresse »), ce qui ferait des Véliocasses « les belles boucles » ou « les bien coiffés » — une interprétation moins martiale mais pas moins plausible quand on sait l'importance que les Gaulois accordaient à leur chevelure.

Ce qui est remarquable, c'est que le nom du peuple apparaît sur ses propres monnaies : l'inscription VELIOCAOI figure sur certains bronzes véliocasses, fait exceptionnel en Gaule Belgique où les légendes monétaires sont rares. D'autres bronzes portent le nom SVTICCOS, probablement celui d'un chef ou d'un magistrat qui a fait frapper monnaie vers 50-40 avant notre ère — précisément à l'époque de la conquête romaine. Ces monnaies, frappées avec un cheval galopant au revers, circulaient dans tout le Vexin et au-delà.

Un peuple entre deux mondes

La position des Véliocasses dans la géopolitique gauloise est singulière. César les mobilise avec les Belges en 57 avant notre ère : ils fournissent dix mille hommes à la grande coalition anti-romaine — un contingent respectable qui les place dans la moyenne des peuples gaulois. En 52, lors du soulèvement général, ils envoient trois mille guerriers à l'armée de secours chargée de débloquer Alésia. Et en 51, après la chute de Vercingétorix, on les retrouve aux côtés des Bellovaques dans une ultime rébellion.

Pourtant, les Véliocasses ne sont pas que des Belges. Pline l'Ancien les range dans la Gaule Lyonnaise, c'est-à-dire dans la Celtique romanisée. Leurs monnaies portent des légendes en alphabet latin, ce qui les rapproche des peuples de la Celtique. Et le sanctuaire de Bennecourt — tout proche de Gommecourt, sur le plateau même — présente un mobilier (monnaies, fibules, absence d'armes) qui évoque davantage un culte civil celtique qu'un culte guerrier belge.

Cette ambiguïté n'est pas un défaut des sources : elle reflète la réalité d'un peuple situé à la charnière de deux mondes. Les Véliocasses étaient des passeurs, des intermédiaires — et c'est peut-être cette position, entre Belgique et Celtique, entre Seine et mer, entre intérieur et littoral, qui explique leur rôle dans le commerce et le transport fluvial.

Un Véliocasse à Lyon : Illiomarus Aper

D(iis) M(anibus) / et memoriae aetern(ae) / Illiomari Apri, lintia/ri(i), ex civitate Veliocas/sium, sublecto in numer(um) / colonor(um) Lug(udunensium), corpora/to inter utriclar(ios) Lug(duni) / consistentium, / qui vix(it) ann(os) LXXXV sine ul/lius animi sui laesione, / Aprius illiomarus, fil(ius), pa/tri karissim(o) p(onendum) c(uravit) et sub a(scia) d(edicavit)
[Aux dieux Mânes et à la mémoire éternelle d'Illiomarius Aper, marchand de toiles (de chanvre et de lin), de la cité des Véliocasses, admis au nombre des colons de Lyon, membre de la corporation des utriculaires demeurant à Lyon mort à l'âge de 85 ans, sans avoir jamais fait à personne aucune peine ; Aprius Illiomarus, son fils, a élevé ce tombeau à son père très cher et l'a dédié sous l'ascia.] Une inscription trouvée à Lyon nous offre un portrait saisissant d'un Véliocasse réel — pas un guerrier, pas un druide, mais un artisan et un entrepreneur. Le texte, gravé sur un monument funéraire, dit ceci en substance : « À la mémoire d'Illiomarus Aper, toilier de la cité des Véliocasses, admis au nombre des colons de Lyon, incorporé dans les utriculaires établis à Lyon, qui vécut 85 ans sans avoir jamais blessé personne. »
Ce personnage est fascinant. Lintearius : toilier, fabricant ou marchand de toile de lin. Le lin est une production importante du Vexin — et Illiomarus Aper en a fait son métier. Mais il ne s'est pas contenté de vendre sa toile sur les marchés locaux : il a fait le voyage jusqu'à Lyon — la capitale des Gaules, à plus de 500 kilomètres —, où il a été admis dans la corporation des utricularii, les transporteurs sur outres gonflées. C'est un batelier, un entrepreneur de transport fluvial, un homme qui a compris que la Seine et le Rhône étaient les autoroutes de son époque.
Et il a vécu 85 ans « sans avoir jamais blessé personne » — mention inhabituelle qui trahit peut-être une fierté particulière dans un monde où la violence était courante.

Illiomarus Aper est la preuve vivante que les Gaulois du Vexin n'étaient pas des paysans repliés sur leur terroir. Certains d'entre eux voyageaient, commerçaient, s'installaient dans les grandes villes, intégraient des réseaux professionnels — et emportaient avec eux leur identité : « citoyen véliocasse », même à Lyon.

Le sanctuaire de Bennecourt : un lieu sacré véliocasse aux portes de Gommecourt

Le sanctuaire de la Butte du Moulin à Vent, à Bennecourt, est le mieux connu des lieux de culte véliocasses dans notre secteur. Fondé dès La Tène D1 (peut-être dès le IIe siècle avant notre ère), il se présente d'abord comme un petit enclos carré ouvert à l'est, avec un temple en bois au-dessus d'un autel souterrain en fosse. Le mobilier recueilli dans le fossé est dominé par les monnaies gauloises et les fibules en fer — mais l'armement y est très faiblement représenté, ce qui oriente vers un culte civil plutôt que guerrier.

Un détail géographique mérite d'être souligné : le Bois du Moulin à Vent, où se trouvait le sanctuaire, est administrativement sur la commune de Bennecourt — mais il est bien plus proche de Gommecourt que du bourg de Bennecourt lui-même. Sur le plateau, c'est une simple promenade depuis le village. Les habitants de Gommecourt y vont encore régulièrement. Le sanctuaire de frontière véliocasse n'était donc pas isolé : il se trouvait dans le voisinage immédiat de l'habitat de Gommecourt. Pour les Gaulois du confluent, le lieu sacré était à portée de pas.

L'histoire complète du sanctuaire, de sa fondation gauloise à son abandon au Ve siècle, fait l'objet d'un article dédié.

Reconstitution du sanctuaire gaulois de Bennecourt sur la Butte du Moulin à Vent Le sanctuaire de la Butte du Moulin à Vent vers 120 av. J.-C. : un petit enclos de bois sur le plateau, ouvert vers l'est, dominant la vallée de l'Epte — un lieu sacré de frontière à quelques pas de Gommecourt - Représentation hypothétique


III. Les Carnutes : le peuple sacré, face à Gommecourt

Les maîtres de la Beauce

Depuis les hauteurs de Gommecourt, par temps clair, le regard porte vers le sud, au-delà de la Seine, vers le plateau de Bonnières. Ce plateau appartenait aux Carnutes — un peuple dont le territoire, immense, s'étendait de Chartres à Orléans, couvrant l'essentiel du plateau de Beauce et ses prolongements jusqu'aux rives de la Seine.

Les Carnutes sont l'un des peuples les plus puissants et les plus célèbres de la Gaule celtique. Leur nom — Carnutes, que l'on rattache au gaulois carnon, « corne » ou « trompe » — pourrait signifier « les cornus », par allusion aux ornements de casques guerriers. Certains linguistes rapprochent cette racine de celle de Cernunnos, le dieu cornu aux bois de cerf que l'on voit représenté sur le pilier des Nautes de Lutèce. Le lien est séduisant mais reste hypothétique : il suggère néanmoins que les Carnutes entretenaient un rapport privilégié avec le sacré, ce que toutes les sources confirment par ailleurs.

Deux capitales se partageaient leur vaste territoire : Autricum (Chartres), dont le nom dérive de la rivière Eure (Autura), et Cenabum (Orléans), sur la Loire. Cette dualité est exceptionnelle en Gaule : la plupart des peuples n'ont qu'un chef-lieu. Elle témoigne de l'étendue du pays carnute et de la difficulté à le gouverner depuis un seul centre. Des sous-entités régionales existaient d'ailleurs à l'intérieur du territoire : les Durocasses, installés autour de Dreux, frappaient leur propre monnaie. Plus près de Gommecourt, la Madrie — le futur pagus Madriacensis du haut Moyen Âge, correspondant grosso modo au quart nord-ouest des Yvelines — se caractérise par des séries monétaires originales qui n'ont que peu de rapports avec le numéraire de Chartres ou d'Évreux, comme le souligne Yvan Barat dans la Carte archéologique de la Gaule.

Le peuple de la forêt sacrée

Mais la célébrité des Carnutes tient avant tout à leur rôle religieux. César écrit dans la Guerre des Gaules (VI, 13) qu'« à une époque déterminée de l'année, les druides s'assemblent aux confins du pays des Carnutes, région qui passe pour être le centre de toute la Gaule, en un lieu consacré ». Ce locus consecratus — lieu sacré où se tenait l'assemblée annuelle des druides de toute la Gaule — fait des Carnutes le peuple gardien du cœur religieux du monde celtique. Nous y reviendrons dans le FOCUS consacré aux druides.

Ce prestige sacré ne les empêchait pas d'être aussi un peuple belliqueux. En 52 avant notre ère, ce sont eux qui déclenchent le grand soulèvement gaulois en massacrant les commerçants romains installés à Cenabum. Cet acte — mené par deux chefs nommés Cotuatos et Conconnetodumnos — est l'étincelle qui met le feu aux poudres : la nouvelle se propage de peuple en peuple, et c'est dans cette vague d'indignation et de colère que Vercingétorix prend les armes chez les Arvernes. Les Carnutes ne sont pas les héros de la guerre des Gaules — mais ils en sont les détonateurs.

Les Carnutes face à Gommecourt : Bonnières-les-Guinets

Sur la rive gauche de la Seine, directement en face du confluent, l'agglomération de Bonnières-les-Guinets est le principal site carnute à proximité de Gommecourt. Les photographies aériennes y révèlent un fanum (temple gallo-romain) entouré d'une structure ovale qui pourrait être le fossé d'un sanctuaire gaulois antérieur. Les prospections ont livré des potins carnutes (types BN 6151-6159) — la monnaie des Carnutes, retrouvée sur leur sol, confirmant l'appartenance du site à cette civitas.

Un détail fascinant : une figurine en terre cuite représentant une femme couchée a été retrouvée sur le site. Cet ex-voto, dont la signification exacte reste discutée, témoigne probablement de pratiques dévotionnelles liées à la fécondité ou à la guérison — des cultes populaires, intimes, très différents des grandes cérémonies druidiques.

En face, sur le plateau de Bennecourt, le sanctuaire véliocasse de la Butte du Moulin à Vent regarde celui des Guinets par-delà la Seine. Deux sanctuaires, deux peuples, deux rives — mais un même lieu sacré de frontière, comme si les dieux avaient besoin d'être honorés des deux côtés de l'eau pour que le passage reste possible.

Pour en savoir plus sur le site des Guinets : → Bonnières-les-Guinets : un bourg antique en territoire carnute

Et il y a ce détail que l'archéologie nous offre comme un clin d'œil : dans le fossé du sanctuaire véliocasse de Bennecourt, parmi les monnaies déposées en offrande, on a retrouvé des potins carnutes. Une monnaie étrangère, venue de l'autre côté de la Seine, déposée dans un lieu sacré véliocasse. Qui l'a portée là ? Un voyageur carnute venu prier au sanctuaire du voisin ? Un Véliocasse qui avait fait le commerce sur la rive gauche et rapportait cette pièce exotique comme offrande ? Quelle que soit la réponse, ce petit disque de bronze est la preuve matérielle que les frontières tribales, loin d'être des murs, étaient des membranes poreuses — et que Gommecourt, au point de passage, était le lieu de cette porosité.


📖 SCÈNE DE VIE : Le marché de l'Epte
Gué de l'Epte, au pied de Gommecourt, vers 80 av. J.-C.

Catumaros est parti avant l'aube. Il a chargé sur le dos de l'âne deux rouleaux de toile de lin — l'un écru, l'autre teint à la gaude, d'un jaune vif qui a coûté à sa femme Litumara trois jours de travail dans la cuve de teinture. Les rouleaux sont enveloppés dans une peau de bœuf pour les protéger de la rosée. Depuis leur ferme, sur le plateau au-dessus du village, le chemin descend à travers le coteau boisé jusqu'au fond de la vallée, là où l'Epte se divise en plusieurs bras avant de rejoindre la Seine.

Le gué est déjà animé quand il arrive. C'est jour de marché — pas un marché permanent, pas un bourg avec des échoppes, mais un rassemblement périodique, au croisement des chemins, là où les territoires se touchent. Trois peuples se retrouvent ici. Les Véliocasses comme Catumaros, venus du plateau au nord. Les Éburoviques, reconnaissables à leurs saies rayées de bleu et de brun, qui ont traversé l'Epte depuis les collines de l'ouest. Et les Carnutes — il en est monté quelques-uns depuis Bonnières, de l'autre côté de la Seine, avec un chargement d'amphores de vin italien qui sentent la résine et le voyage.

Catumaros déploie sa toile sur un cadre de bois, entre deux aulnes. Le lin du Vexin a bonne réputation — il est fin, solide, et prend bien la teinture. Un forgeron éburovique s'approche, palpe l'étoffe, hoche la tête. Il propose en échange une serpe à douille, en fer, fraîchement battue. Le tranchant est si vif qu'il coupe un cheveu. Catumaros hésite. Il n'a pas besoin d'une serpe — mais il connaît un voisin qui en cherche une, et la monnaie n'est pas toujours le moyen le plus simple de régler les affaires.

Car la monnaie, justement, pose problème. Catumaros a dans sa bourse quelques bronzes frappés au nom de Svticcos — le magistrat véliocasse dont le nom figure sur les pièces. Mais le Carnute qui vend le vin n'accepte que les potins de sa propre tribu, ces petites pièces coulées dans un moule, au métal terne, qui portent un cheval stylisé sur une face et un motif géométrique sur l'autre. Il faut trouver un changeur — un vieil homme assis sur une pierre plate, qui pèse les métaux sur une balance à fléau et fait l'échange moyennant une petite commission en nature.

L'odeur de viande grillée monte d'un foyer installé près du gué. Un porc entier tourne sur une broche — de la viande de porc, élevé à la glandée dans les bois du coteau, la nourriture de base des Gaulois. Quelqu'un a sorti un carnyx — cette longue trompette de bronze à tête de sanglier — et en tire des sons graves et rauques qui portent loin dans la vallée. Ce n'est pas un signal de guerre : c'est une musique de fête, qui annonce le marché aux fermes alentour.

Catumaros finit par accepter la serpe. Il la glisse dans son sac, à côté d'un petit pot de cervoise que Litumara a brassée elle-même, et d'un bracelet de verre bleu qu'il a acheté pour sa fille — un objet fragile et précieux, fabriqué dans un atelier dont il ignore la localisation, quelque part sur les routes qui mènent à la Méditerranée. En remontant le coteau vers Gommecourt, il croise un groupe d'Éburoviques qui reprennent le chemin de l'Epte. Ils parlent la même langue que lui, avec un accent un peu différent — les voyelles traînent davantage, et certains mots lui sont inconnus. Mais ils se comprennent. Ils se comprendront toujours.

Reconstitution d'un marché gaulois au gué de l'Epte, avec des marchands de trois tribus différentes
Le marché du gué — Véliocasses, Carnutes et Éburoviques se retrouvent au confluent pour échanger lin, fer, vin et nouvelles

IV. Les Aulerques Éburoviques : le troisième voisin

Le peuple de l'if

À l'ouest de l'Epte, au-delà de Gasny et de Sainte-Geneviève, commence un autre monde — celui des Aulerques Éburoviques. Leur territoire s'étend autour d'Évreux, que les Romains appelleront Mediolanum Aulercorum (le « centre de la plaine » des Aulerques), et couvre une bonne partie de l'actuel département de l'Eure. À Gommecourt, on franchit l'Epte pour entrer chez eux — ou, plus exactement, pour entrer dans la zone de contact entre leur territoire et celui des Véliocasses, une marge dont les contours exacts restent discutés.

Le nom des Éburoviques se décompose en eburo- (l'if) et -vices (« ceux qui combattent, ceux qui frappent »), donnant « ceux qui frappent avec l'if » — probablement une allusion à l'arc ou à la lance en bois d'if, arme de guerre par excellence dans le monde celtique. L'if est aussi un arbre sacré, lié au monde des morts et à l'éternité : c'est un bois imputrescible, qui ne se fend pas, et dont les baies sont toxiques. Porter le nom de l'if, c'est s'inscrire dans un double registre — guerrier et sacré.

Les Éburoviques ne forment pas un peuple isolé. Ils appartiennent à la vaste confédération des Aulerques, qui regroupe plusieurs peuples de la Gaule de l'Ouest : les Cénomans (autour du Mans), les Diablintes (autour de Jublains, en Mayenne) et d'autres encore. Cette confédération, dont l'origine remonte peut-être à des migrations anciennes, implique des liens de parenté, des alliances militaires et des solidarités commerciales qui dépassent le cadre local.

Un peuple tourné vers la Normandie intérieure

Contrairement aux Véliocasses, dont le territoire est structuré par la Seine, les Éburoviques sont un peuple de l'intérieur. Leur monde est celui des vallées de l'Eure, de l'Iton, de la Risle — des rivières modestes qui coulent vers le nord, vers la Seine, mais qui ne sont pas des axes commerciaux de première importance. Évreux, leur chef-lieu, est une ville de confluent (l'Iton rejoint l'Eure à proximité), mais sans le débouché fluvial majeur que représente Rouen pour les Véliocasses ou Cenabum pour les Carnutes.

Cette position plus retirée explique peut-être le profil relativement discret des Éburoviques dans les sources antiques. César les mentionne à peine dans la Guerre des Gaules. Ils ne semblent pas avoir joué un rôle de premier plan dans les coalitions anti-romaines, ni dans les rébellions de 52 et 51. Leur soumission à Rome paraît avoir été rapide et peu conflictuelle.

Pourtant, leur empreinte archéologique est considérable — en particulier au Vieil-Évreux, où un sanctuaire monumental, l'un des plus grands de Gaule du Nord, témoigne de la puissance religieuse et politique du peuple. Ce complexe, qui sera développé à l'époque gallo-romaine jusqu'à devenir un centre cultuel régional majeur, repose sur des fondations gauloises anciennes. Les Éburoviques n'étaient pas un petit peuple effacé : ils étaient discrets dans la guerre, mais présents dans le sacré.

Le Camp de César : un oppidum à la triple frontière

À Port-Villez, sur un éperon dominant la Seine à quelques kilomètres en aval de Gommecourt, le Camp de César est barré par un imposant rempart de terre doublé d'un profond fossé. Sa localisation est remarquable : il se situe exactement à la frontière des trois peuples — Véliocasses, Carnutes et Éburoviques. Ce type de position, à la charnière de plusieurs territoires, est caractéristique des oppida gaulois, qui servaient à la fois de places fortes, de lieux de rassemblement et de marchés.

L'archéologie du Camp de César reste malheureusement lacunaire. Les découvertes anciennes mentionnent de la céramique antique et une monnaie d'Antonin, mais la seule trouvaille véritablement protohistorique est une lampe hellénistique de la fin du IIe ou du début du Ier siècle avant notre ère — un objet rare, d'importation méditerranéenne, qui suggère un site de prestige. Une importante quantité d'outils en silex pourrait indiquer une première occupation au Néolithique. Mais le rempart et le fossé, eux, évoquent clairement un site fortifié de l'âge du Fer — un lieu de pouvoir et de contact entre les trois peuples du confluent.


🔥 FOCUS : Les dieux des Gaulois — un panthéon partagé, des cultes locaux

César, dans son souci d'expliquer la Gaule à ses lecteurs romains, traduit les dieux gaulois en équivalents romains. « Le dieu qu'ils honorent le plus est Mercure », écrit-il. « Après lui, ils adorent Apollon, Mars, Jupiter et Minerve. » Derrière ces noms romains se cachent des divinités gauloises dont les noms, pour certains, nous sont parvenus grâce à l'épigraphie et à l'iconographie.

Le « Mercure » gaulois est très probablement Lug ou Lugus — dieu des arts, du commerce, des voyages et de l'intelligence, dont le nom se retrouve dans celui de Lyon (Lugdunum, « la colline de Lug »). C'est le dieu polyvalent par excellence, patron des artisans et des marchands. Sur un marché comme celui de l'Epte, c'est lui que l'on invoquait pour que les transactions soient justes et les chemins sûrs.

L'« Apollon » gaulois correspond probablement à Belenos, dieu de la lumière, de la guérison et des sources sacrées. Les sanctuaires de source — comme celui de Genainville dans le Vexin français, avec son nymphée et ses bassins — lui étaient vraisemblablement dédiés. La figurine féminine couchée retrouvée aux Guinets, qui évoque un culte de guérison ou de fécondité, pourrait relever d'une sphère cultuelle voisine.

Le « Mars » gaulois recouvre plusieurs divinités guerrières, dont Toutatis (le protecteur de la tribu — touta signifie « peuple, tribu » en gaulois) et Camulos (dieu du combat). Le « Jupiter » gaulois est Taranis, le dieu du tonnerre et du ciel, dont le symbole est la roue — un motif que l'on retrouve fréquemment sur les monnaies gauloises.

Figurine gallo-romaine en bronze de Cernunnos, le dieu cornu, assis en tailleur Mais le dieu le plus fascinant est peut-être Cernunnos, le « dieu cornu », représenté assis en tailleur, coiffé de bois de cerf, entouré d'animaux sauvages. Le pilier des Nautes de Lutèce, découvert sous Notre-Dame de Paris, en offre la plus célèbre représentation. Son nom, formé sur la racine gauloise carnon- (« corne »), est étrangement proche de celui des Carnutes eux-mêmes. Coïncidence linguistique ou parenté cultuelle profonde ? La question reste ouverte — mais elle suggère que les Carnutes entretenaient un lien privilégié avec cette divinité du monde sauvage, de la fertilité et du passage entre les mondes.

Relief gallo-romain en calcaire d'Épona, la déesse des chevaux, assise en amazone sur une jument À côté de ces grands dieux, un ensemble de divinités féminines jouait un rôle central dans la vie quotidienne. Les Matres (déesses-mères), représentées par groupes de trois sur les autels gallo-romains, veillaient sur la fécondité, les récoltes et la famille. Épona, déesse des chevaux, protégeait les cavaliers, les voyageurs et les écuries — son culte était si populaire qu'il fut le seul culte gaulois adopté par les soldats romains eux-mêmes.

Chaque peuple, chaque sanctuaire avait aussi ses divinités locales, liées à un lieu précis — une source, une rivière, une forêt, un rocher. Chez les Carnutes, Acionna était la déesse de l'eau à Orléans, et Allauna la divinité tutélaire d'Allonnes. Les noms de ces dieux et déesses locaux se comptent par centaines dans l'épigraphie gauloise et gallo-romaine : c'est le signe d'une religion profondément ancrée dans le terroir, où chaque lieu a son génie protecteur.

Au sanctuaire de Bennecourt, la divinité honorée reste inconnue — aucune inscription, aucune statue n'a été retrouvée. Mais le mobilier donne des indices. L'abondance des monnaies et des fibules, l'absence quasi totale d'armes, la position de frontière entre Véliocasses et Éburoviques : tout suggère un culte civil, lié au passage, à l'échange, peut-être à la protection des voyageurs. Un sanctuaire de Lug ? D'une divinité locale liée à l'Epte ? On ne le saura peut-être jamais — mais la fonction du lieu, elle, est claire : marquer la frontière et la rendre sacrée, transformer un obstacle géographique en un espace de rencontre protégé par les dieux.

Le panthéon gaulois : principaux dieux et leurs attributions Les grands dieux gaulois et leurs équivalents romains — de Lug le polyvalent à Cernunnos le cornu, en passant par les Déesses-Mères et les divinités locales dont le nom s'est perdu


V. Vivre en Gaule : le quotidien des trois peuples

La famille, les femmes et les enfants

La société gauloise est aristocratique et patriarcale — mais le statut des femmes y est sensiblement plus élevé que dans le monde romain. César note dans la Guerre des Gaules (VI, 19) que le mari et la femme mettent leurs dots en commun à parts égales lors du mariage, et que le survivant hérite de l'ensemble. Les femmes gauloises peuvent posséder des biens, hériter de terres, et le divorce existe — avec restitution des apports de chaque époux.

Funérailles d'une aristocrate gauloise Les tombes féminines de l'âge du Fer confirment ce statut. Certaines sépultures de femmes sont parmi les plus riches de la période : torques en or, fibules décorées, miroirs de bronze importés d'Italie, chars d'apparat. La tombe de Vix, en Bourgogne (vers 500 av. J.-C.), où une femme fut enterrée avec un immense cratère en bronze grec de 208 litres, est l'exemple le plus spectaculaire — mais des sépultures féminines richement dotées existent aussi dans le Bassin parisien, y compris dans le Val-d'Oise voisin.
Les enfants de l'aristocratie étaient confiés à des druides ou à des familles alliées pour leur éducation — un système de fosterage (placement éducatif) commun à tout le monde celtique. César rapporte que les pères ne se montraient pas en public avec leurs fils « avant que ceux-ci n'aient l'âge de porter les armes » (BG VI, 18), ce qui suggère une séparation nette entre le monde de l'enfance et celui des adultes. Pour les fils de druides ou de nobles, la formation pouvait durer vingt ans : un apprentissage entièrement oral, sans aucun écrit, portant sur la poésie, les lois, l'astronomie, la théologie et la médecine. Ceux qui n'étaient pas destinés à la prêtrise ou à la guerre apprenaient les métiers de leurs parents — forge, poterie, tissage, agriculture — par compagnonnage et imitation.

La société gauloise était organisée en trois classes : les druides (classe sacerdotale et intellectuelle), les equites (noblesse guerrière et propriétaires terriens), et le peuple (plebs) — paysans, artisans, serviteurs. L'esclavage existait, mais son ampleur est débattue : les prisonniers de guerre et les débiteurs insolvables pouvaient être réduits en servitude. César mentionne aussi des « clients » (ambacti), hommes libres attachés au service d'un noble en échange de protection — un système de dépendance qui structurait toute la société.

vie-quotidienne-gaulois

Scène de vie quotidienne

L'agriculture et l'élevage

Les Gaulois du confluent sont d'abord des paysans. Le plateau du Vexin, avec ses sols limoneux profonds, est l'une des meilleures terres céréalières d'Europe — il l'était déjà au Ier siècle avant notre ère. Le blé (triticum), l'orge, l'épeautre et le millet constituaient les cultures principales. Sur les petites parcelles proches des fermes, on cultivait des fèves, des lentilles, des navets, des choux et du lin — cette plante textile dont les Véliocasses étaient manifestement spécialistes, si l'on en juge par la carrière de l'incontournable Illiomarus Aper.

Les techniques agricoles gauloises impressionnaient les Romains eux-mêmes. La charrue à roues — invention gauloise — permettait de retourner les terres lourdes du Bassin parisien bien plus efficacement que l'araire méditerranéen. La moissonneuse des Trévires, décrite par Pline, consistait en un grand peigne monté sur un chariot poussé par un bœuf, qui arrachait les épis directement sur pied. Les rendements céréaliers sur les plateaux limoneux étaient remarquables : les surplus permettaient non seulement de nourrir la population, mais aussi d'alimenter un commerce d'exportation.

Reconstitution d'une ferme gauloise à enclos fossoyé sur le plateau du Vexin Une ferme gauloise sur le plateau vers 150 av. J.-C. : enclos fossoyé, longhouse à toit de chaume, grenier sur pilotis, forge — et la vie quotidienne qui l'anime

L'élevage tenait une place au moins aussi importante. Le porc était l'animal-roi : élevé en semi-liberté dans les forêts de chênes — la glandée —, il fournissait l'essentiel de la viande consommée. Le jambon et les salaisons gaulois étaient célèbres dans tout le monde antique : Strabon rapporte que l'on en exportait jusqu'à Rome. Les bœufs servaient au labour et au transport, mais aussi à la consommation : les banquets rituels incluaient de grandes pièces de bœuf bouilli dans des chaudrons de bronze. Les moutons fournissaient la laine — matière première d'une industrie textile florissante. Et les chevaux, élevés pour la guerre et le prestige, occupaient une place symbolique considérable : la déesse Épona, protectrice des équidés, était l'une des divinités les plus populaires de la Gaule.

La forêt n'était pas un espace sauvage mais un lieu de production : bois de construction et de chauffage, glands pour les porcs, gibier (cerf, sanglier, lièvre), fruits sauvages (baies, noisettes, pommes sauvages), miel. Les grands massifs boisés du Vexin — qui se développeront considérablement après l'abandon des plateaux au IIIe siècle de notre ère — étaient probablement moins étendus à l'époque gauloise, quand la pression agricole maintenait les clairières ouvertes.

📖 SCÈNE DE VIE : Le voyage du druide
De Gommecourt à la forêt des Carnutes, automne, vers 100 av. J.-C.

Diviciacos — c'est le nom que nous lui donnons, un nom courant chez les druides, qui signifie à peu près « le vengeur » — quitte Gommecourt à l'aube d'un matin d'octobre. Il a cinquante ans, une barbe grise taillée court, et il porte une longue saie de laine blanche fermée par une fibule en bronze à motif d'entrelacs. Sur son épaule, un sac de cuir contient tout ce dont il a besoin pour le voyage : du pain d'épeautre, un fromage sec, une gourde de cervoise, un petit couteau à manche d'os, et un rameau de gui séché — non pas pour la cueillette rituelle, mais comme talisman de route.

Il descend le coteau par le chemin creux qui mène à l'Epte, traverse la rivière à gué — l'eau lui monte aux genoux, froide déjà —, puis longe la rive gauche vers le sud. À la hauteur de Villez, il prend le bac qui traverse la Seine : une large barque à fond plat, manœuvrée par deux passeurs qui connaissent les courants. De l'autre côté, il est en territoire carnute. Le paysage change peu — mêmes champs de blé fauchés, mêmes haies d'aubépines, mêmes fermes à enclos fossoyé — mais les monnaies dans les bourses sont différentes, et l'accent des gens qu'il croise sur le chemin a quelque chose de plus chantant.

Il marche trois jours vers le sud, dormant chez des druides locaux qui l'accueillent selon les lois de l'hospitalité — un repas, un lit de paille, des nouvelles échangées au coin du feu. Le troisième soir, il arrive au locus consecratus : une vaste clairière dans la forêt, ou peut-être un sanctuaire à l'orée d'un bourg — les sources ne permettent pas de trancher. Mais ce qui frappe Diviciacos, c'est la foule. Ils sont venus de toute la Gaule : des druides véliocasses de Rouen, des sénons de Sens, des parisii de Lutèce, des rèmes de Durocortorum, des éduens de Bibracte. Des dizaines d'hommes en saie blanche, assis en cercle dans la lumière dorée de l'automne.

L'assemblée dure plusieurs jours. On y règle des litiges entre peuples — une querelle de frontière entre deux civitates, un conflit sur des droits de pâture, une accusation de meurtre dont la juridiction est contestée. Les druides délibèrent, écoutent les parties, rendent leurs sentences. Celui qui refuse de s'y soumettre sera exclu des sacrifices — la pire des sanctions, une mort sociale qui fait du rebelle un paria, un homme que plus personne ne fréquente, à qui plus personne ne parle, que les dieux eux-mêmes abandonnent.

Mais l'assemblée n'est pas seulement un tribunal. C'est aussi un lieu de transmission. Les jeunes druides — certains n'ont pas vingt ans, ils en ont encore pour une décennie d'apprentissage — récitent par cœur les longs poèmes théologiques et juridiques que leurs maîtres leur enseignent. Pas un mot n'est écrit. Tout repose sur la mémoire — une mémoire prodigieuse, entraînée depuis l'enfance, capable de retenir des milliers de vers. Les druides savent écrire — ils utilisent l'alphabet grec pour leurs affaires courantes — mais ils interdisent de coucher par écrit les enseignements sacrés. Écrire, c'est figer. La parole vivante, elle, peut s'adapter, se nuancer, se transmettre d'esprit à esprit.

Au soir du dernier jour, Diviciacos repart vers le nord. Il emporte avec lui les décisions de l'assemblée, des nouvelles des peuples lointains, et le sentiment renouvelé d'appartenir à quelque chose de plus grand que sa vallée — une communauté de pensée et de croyance qui s'étend de l'Atlantique au Rhin. En traversant la Seine, puis l'Epte, en remontant le coteau vers Gommecourt, il retrouve le monde familier : ses champs, ses voisins, le sanctuaire de la Butte du Moulin à Vent sur le plateau. Mais il sait que ce monde local est relié, par les routes, les rivières et la parole des druides, à tous les autres mondes gaulois. Le carrefour n'est pas seulement géographique : il est spirituel.

Reconstitution de l'assemblée annuelle des druides dans la forêt des Carnutes
L'assemblée des druides — venus de toute la Gaule, ils se réunissent chaque année en territoire carnute pour juger, enseigner et maintenir l'unité du monde celtique

À table : manger et boire en Gaule

La cuisine gauloise reposait sur trois piliers : la viande, les céréales et la bière. Le porc, bouilli ou rôti, était servi lors des repas ordinaires comme lors des banquets d'apparat. Strabon décrit les Gaulois mangeant assis sur des bottes de paille ou des fourrures, autour de tables basses, la viande servie sur des plats de bois ou de bronze. La coutume de la « part du héros » — le meilleur morceau attribué au guerrier le plus valeureux — pouvait dégénérer en bagarre si deux convives estimaient y avoir droit.

Amphore vinaire italienne Dressel 1, retrouvée sur un site gaulois Les céréales se consommaient sous forme de bouillie (pulmentum), de galettes cuites sur des pierres chaudes, et de pain — les Gaulois connaissaient la levure, qu'ils tiraient de l'écume de la cervoise. Le fromage complétait l'alimentation, de même que les légumes du potager et les fruits de la cueillette.
La boisson quotidienne était la cervoise — une bière de blé ou d'orge, brassée dans chaque ferme, parfois aromatisée aux herbes. L'hydromel (eau et miel fermentés) était une boisson plus prestigieuse, réservée aux occasions spéciales. Quant au vin, c'était un produit d'importation de luxe : les amphores vinaires italiennes (types Dressel 1) arrivent en Gaule dès le IIe siècle avant notre ère, et leur présence sur les sites du confluent — à Bonnières, à Bennecourt, même sur les modestes habitats de Gommecourt — témoigne de l'insertion du Vexin dans les circuits commerciaux méditerranéens. Les Gaulois buvaient le vin pur, sans le couper d'eau comme les Grecs et les Romains — une habitude qui choquait profondément les Méditerranéens.

Reconstitution d'un banquet gaulois dans une longhouse Le banquet gaulois : autour du chaudron de bronze, on mange le porc bouilli, on boit la cervoise — et l'on se dispute la « part du héros »

L'artisanat : forgerons, potiers, verriers, tisserands

Si l'agriculture nourrit les Gaulois, c'est l'artisanat qui les distingue. Et dans ce domaine, leur supériorité sur les Romains était, dans certaines techniques, incontestable.

La métallurgie du fer est l'art gaulois par excellence. Les forgerons gaulois produisaient des armes d'une qualité remarquable — épées longues, lances, pointes de flèche — mais aussi des outils agricoles (socs de charrue, faucilles, serpes) et des objets du quotidien (couteaux, clés, clous). Leur invention la plus célèbre est la cotte de maille (lorica hamata), constituée de milliers de petits anneaux de fer entrelacés : une protection souple et efficace que les Romains eux-mêmes adopteront et ne cesseront jamais d'utiliser. Le forgeron, dans la société gauloise, est un personnage respecté, presque sacré — son art, qui transforme la pierre en métal par le feu, touche au mystère de la création.

Fibule gauloise en bronze avec incrustations de corail Le travail du bronze est tout aussi remarquable : chaudrons monumentaux, casques ornés, fibules finement ciselées, instruments de musique. Les fibules — ces broches décorées qui servaient à attacher les vêtements — sont de véritables marqueurs d'identité régionale : leur forme, leur décor, leur taille varient d'un peuple à l'autre, et les archéologues les utilisent pour tracer les échanges et les influences culturelles.

Le bois fait l'objet d'un artisanat sophistiqué. L'invention la plus célèbre est le tonneau — un assemblage de douelles cerclées de fer ou de bois, étanche et transportable, qui remplacera progressivement l'amphore en terre cuite pour le transport des liquides. Le char à quatre roues, le chariot agricole, les bateaux fluviaux à fond plat : tout cela sort des ateliers de charpentiers gaulois.

La poterie gauloise, longtemps tournée à la main, adopte le tour rapide à partir de La Tène moyenne. La terra nigra — céramique à surface noire lustrée — est une production de qualité, fine et élégante. Aux Guinets, sur le site carnute de Bonnières, les prospections ont livré des creusets et des scories vitrifiées qui attestent la présence d'ateliers de verriers. Le verre gaulois — perles, bracelets, petits récipients — est coloré (bleu, vert, jaune) et constitue un produit de luxe recherché.

Le textile mérite une mention particulière. Les Gaulois sont de grands tisserands : laine et lin sont filés et tissés dans chaque ferme, mais des ateliers spécialisés produisent des étoffes de qualité exportable. Le lin des Véliocasses, on l'a vu, faisait la fortune d'un Illiomarus Aper jusqu'à Lyon. La laine des peuples du nord de la Gaule était réputée dans tout le monde romain. Les Gaulois teignaient leurs étoffes avec des colorants végétaux — gaude (jaune), pastel (bleu), garance (rouge) — et portaient des vêtements aux couleurs vives, souvent rayés ou à carreaux, qui les distinguaient nettement des Romains drapés dans leur toge blanche.

Se vêtir à la gauloise

Bracelets de verre gaulois — bleu cobalt, vert émeraude et brun-pourpre Le vêtement gaulois est l'opposé du vêtement romain — et les Romains ne manquaient pas de le souligner, mi-fascinés, mi-moqueurs. La pièce maîtresse est la braie (bracae), ce pantalon ample en laine ou en lin qui couvre les jambes du mollet à la taille. C'est une invention gauloise — les Romains portent la toge ou la tunique, jambes nues — et elle est si caractéristique que les Romains surnomment la Gaule du Nord Gallia Bracata, « la Gaule en pantalon ». Par-dessus, la saie (sagum), un manteau court de laine, souvent teint de couleurs vives et fermé sur l'épaule par une fibule. Les femmes portaient des tuniques longues, serrées à la taille par une ceinture de cuir ou de bronze, avec des fibules décorées aux épaules. Aux pieds, les gallicae — des chaussures de cuir souple, ancêtres des galoches — protégeaient du froid et de la boue des chemins.

La chevelure et la moustache sont des marqueurs identitaires essentiels. Diodore de Sicile décrit les Gaulois se lavant les cheveux à l'eau de chaux pour les raidir et les éclaircir, ce qui donne une crinière hérissée et blanchie — un effet spectaculaire recherché par les guerriers pour impressionner l'ennemi. Les coiffures variaient cependant considérablement : certains portaient les cheveux longs et libres, d'autres les tressaient ou les nouaient en chignon, d'autres encore se rasaient les tempes pour ne garder qu'une crête épaisse au sommet du crâne — une mode attestée chez plusieurs peuples belges. La grande moustache tombante, en revanche, semble avoir été quasi universelle chez les hommes libres : Diodore note qu'elle « recouvre la bouche » et filtre la nourriture quand ils mangent. La barbe complète était plus rare — beaucoup de Gaulois se rasaient les joues et le menton, ne conservant que la moustache, ce qui les distinguait immédiatement des Romains rasés de près et des Germains barbus. Les femmes tressaient volontiers leurs cheveux en nattes complexes, maintenues par des épingles en bronze ou en os.

Torque en or gaulois aux terminaux décorés d'entrelacs Les bijoux sont omniprésents et ne sont pas réservés aux femmes. Le torque — ce collier rigide en métal, ouvert à l'avant — est le symbole du guerrier libre et du noble gaulois. Porté au cou, il proclame le rang et la valeur de celui qui le porte : les Romains le reconnaîtront en créant la torques, décoration militaire inspirée du modèle gaulois. Les bracelets en bronze ou en verre, les bagues, les pendentifs, les perles de verre coloré (les mêmes que celles retrouvées à Bonnières-les-Guinets) complètent une parure qui témoigne d'un goût marqué pour l'ornement et la couleur.

Portrait d'une femme gauloise de la noblesse avec sa parure Une femme de l'aristocratie gauloise vers 100 av. J.-C. : tunique teinte au pastel, ceinture de bronze ciselée, fibules à incrustation de corail, bracelets de verre bleu et vert, torque délicat — et miroir de bronze poli

Musique, art et création

Les Gaulois ne sont pas seulement des guerriers et des paysans. Ils sont aussi des artistes — et leur art est l'un des plus originaux du monde antique.

Reconstitution d'un carnyx — trompe de guerre gauloise à tête de sanglier (d'après Tintignac) La musique tient une place importante dans la vie sociale. Le carnyx, cette trompette de guerre en bronze terminée par une tête d'animal (le plus souvent un sanglier, parfois un serpent ou un loup), est l'instrument le plus spectaculaire. Long de plus d'un mètre, tenu verticalement au-dessus de la tête du musicien, il produit un son grave, puissant et terrifiant — les auteurs antiques décrivent l'effet dévastateur de dizaines de carnyx sonnant ensemble avant une bataille. Mais la musique gauloise ne se réduit pas à la guerre : la lyre celtique accompagne les chants des bardes, et des flûtes en os ou en bois ont été retrouvées sur de nombreux sites.

Les bardes (bardoi) forment une classe reconnue, distincte des druides, spécialisée dans la poésie, le chant et la mémoire. Ils composent des éloges en l'honneur des guerriers et des nobles, des satires contre les ennemis, des récits mythologiques transmis de génération en génération. Leur art est exclusivement oral — comme celui des druides, il ne s'écrit pas — et il a presque entièrement disparu avec la romanisation. Mais son existence témoigne d'une culture littéraire riche, où le prestige du verbe égalait celui de l'épée.

Phalère en bronze ajouré à motifs d'entrelacs celtiques — style de Waldalgesheim L'art gaulois est radicalement différent de l'art gréco-romain. Là où les Méditerranéens recherchent le réalisme, la proportion, la symétrie, les artistes gaulois pratiquent l'abstraction, l'entrelac, la spirale. Un visage humain devient un jeu de courbes, un cheval se transforme en vague, une plante se dissout en volutes. Les monnaies gauloises en offrent les exemples les plus saisissants : le statère à l'effigie de Philippe de Macédoine, copié de main en main à travers toute la Gaule, y subit une transformation progressive — le profil se géométrise, la chevelure devient un réseau de lignes, le char du revers se réduit à un cheval flottant au milieu de symboles abstraits. Ce n'est pas une dégénérescence — c'est un choix esthétique, une manière proprement celtique de voir le monde, où la forme fixe n'existe pas et où tout est mouvement, transformation, passage.


🔥 FOCUS : Les druides — juges, savants et vrais maîtres de la Gaule

On ne peut pas comprendre la société gauloise sans comprendre les druides — et on ne peut pas comprendre les druides si l'on reste prisonnier de l'image folklorique du vieil homme barbu cueillant du gui avec une serpe d'or. Les druides sont autre chose, et beaucoup plus.

César, qui les a côtoyés (il entretenait des relations d'amitié avec le druide éduen Diviciacos, le seul druide dont nous connaissions le nom par les sources), leur consacre un développement détaillé dans la Guerre des Gaules (VI, 13-14). Il en ressort le portrait d'une classe intellectuelle — prêtres, juges, scientifiques, diplomates — qui constitue, avec la noblesse guerrière, l'un des deux piliers du pouvoir en Gaule. Education par les druides La formation d'un druide durait vingt ans. Vingt ans d'apprentissage exclusivement oral, sans aucun support écrit. Les aspirants mémorisaient des milliers de vers contenant les lois, les traditions, les connaissances astronomiques, les techniques médicales, les généalogies, les récits mythologiques. Cette interdiction de l'écriture n'était pas un signe d'illettrisme — les druides savaient écrire, ils utilisaient l'alphabet grec pour leurs affaires profanes. C'était un choix philosophique : le savoir sacré devait rester vivant, transmis de maître à disciple, pas figé dans un texte mort.
Les fonctions des druides couvraient presque tous les domaines de la vie publique. Ils étaient prêtres : ils présidaient les sacrifices, interprétaient les présages, entretenaient les sanctuaires. Ils étaient juges : tous les litiges, qu'ils soient privés (héritages, meurtres, dettes) ou publics (conflits entre peuples, questions de frontières), relevaient de leur juridiction. Ils étaient scientifiques : le calendrier de Coligny, plaque de bronze gravée du IIe siècle de notre ère, témoigne de connaissances astronomiques sophistiquées, avec un système de mois lunaires corrigés pour rester en phase avec l'année solaire. Ils étaient diplomates : c'est eux qui négociaient les alliances, arbitraient les guerres, maintenaient les réseaux de clientèle entre peuples. tribunal druidique Leur pouvoir de sanction était redoutable. Un individu — fût-il roi ou noble — qui refusait de se soumettre à leur verdict était exclu des sacrifices : l'interdit le plus grave de la société gauloise. L'exclu ne pouvait plus participer aux cérémonies religieuses, ce qui signifiait en pratique qu'il était coupé de la communauté — personne ne le fréquentait, personne ne lui parlait, les portes se fermaient devant lui. C'était une excommunication avant la lettre, une mort sociale qui pouvait être pire que la mort physique.
Les druides étaient exemptés d'impôt et de service militaire — privilèges considérables qui montrent à quel point la société gauloise valorisait la fonction intellectuelle et sacerdotale. Les fils des meilleures familles briguaient une place dans la classe druidique, même au prix de vingt ans d'études austères.

Mais le pouvoir des druides avait un revers : il entrait en compétition avec celui des chefs guerriers. La société gauloise était dualiste — d'un côté la classe sacerdotale (druides, bardes, devins), de l'autre la classe guerrière (equites, rois, vergobrets). Les premiers légitimaient le pouvoir, les seconds l'exerçaient. En temps de paix, les druides dominaient : ils rendaient la justice, organisaient les cérémonies, géraient les alliances. En temps de guerre, les chefs militaires prenaient le dessus — mais même alors, un druide pouvait s'interposer entre deux armées et imposer une trêve. Ce dualisme entre le sacré et le militaire, entre la parole et l'épée, structurait toute la vie politique gauloise — y compris les conflits internes et les guerres entre tribus.


VI. Ce qui les distingue : trois identités, trois destins

L'art de la guerre gaulois

Avant de parler des guerres entre nos trois peuples, il faut comprendre comment les Gaulois se battaient — car la guerre n'est pas seulement un fait politique : c'est un spectacle, un rituel, et le fondement même du prestige aristocratique.

Épée gauloise en fer et son fourreau décoré d'entrelacs en bronze Le guerrier gaulois est d'abord un fantassin. Son armement de base comprend une longue épée droite en fer (cladios), portée au côté droit, une ou deux lances de jet (gaesum), et un grand bouclier ovale en bois, souvent recouvert de cuir et décoré de motifs géométriques ou animaliers peints en couleurs vives. Les plus riches portent un casque de bronze — parfois orné de cornes, d'ailes ou de figures animales — et une cotte de maille, cette invention gauloise qui protège le torse sans entraver les mouvements. Les plus pauvres, ou les plus audacieux, se battent à demi-nus ou entièrement nus : c'est le cas des gaesatae, ces guerriers professionnels que les auteurs antiques décrivent combattant sans autre protection que leur torque et leurs peintures corporelles. Cette nudité n'est pas de l'inconscience : c'est un acte religieux et psychologique, une offrande aux dieux et un défi jeté à l'ennemi.

Reconstitution d'un guerrier gaulois en équipement complet Un guerrier véliocasse vers 100 av. J.-C. : cotte de maille, épée longue, bouclier ovale peint, casque de bronze, torque d'or — et la moustache qui caractérise l'homme libre

La cavalerie est l'arme de l'aristocratie. Les nobles gaulois combattent à cheval, armés de lances et d'épées, et leur maîtrise équestre est reconnue par les Romains eux-mêmes — César recrutera massivement des cavaliers gaulois pour ses propres campagnes. Les Celtes ont développé une formation de cavalerie originale, la trimarcisia (du gaulois tri-markos, « trois chevaux »), où chaque cavalier est accompagné de deux écuyers montés qui tiennent ses chevaux de rechange et le secourent s'il est désarçonné. Les chars de guerre, utilisés à une époque plus ancienne, ont largement disparu en Gaule continentale au Ier siècle avant notre ère, remplacés par cette cavalerie lourde.

Reconstitution de la formation de cavalerie trimarcisia La trimarcisia : un noble cavalier flanqué de deux écuyers montés tenant ses chevaux de rechange — la formation de cavalerie typiquement celtique

Casque gaulois en bronze orné de motifs repoussés, avec protège-joues La bataille commence bien avant le premier coup d'épée. Les deux armées se font face, et c'est le temps des provocations : insultes, vantardises, énumération des exploits des ancêtres. Des champions sortent des rangs pour provoquer l'ennemi en combat singulier — un usage ancien, quasi rituel, que César décrit avec un mélange de fascination et de condescendance. Les carnyx sonnent — ces trompettes à tête de sanglier dont le son grave et rauque porte à des centaines de mètres — et les guerriers frappent leurs boucliers de leurs épées en hurlant. L'objectif est de briser le moral de l'adversaire avant même le contact.

Puis vient la charge. L'infanterie gauloise attaque en masse, dans un élan furieux que les Romains appellent le furor gallicus — la fureur gauloise. Ce premier choc est d'une violence terrifiante et souvent décisif : si l'ennemi plie, la bataille est gagnée. Mais si le premier assaut échoue, les Gaulois peinent à maintenir la pression dans la durée. C'est là que la discipline romaine fait la différence : les légions, organisées en lignes successives qui se relaient, peuvent absorber le choc initial et user progressivement un adversaire qui n'a pas de réserves structurées. Ce n'est cependant pas le signe d'une infériorité tactique fondamentale : les Gaulois savaient aussi manœuvrer, combiner infanterie et cavalerie, tendre des embuscades et mener des sièges. Le souvenir de Brennus, qui avait mis Rome à sac en 390 avant notre ère, restait vif dans la mémoire romaine — et la peur des Gaulois (metus gallicus) était, au Ier siècle encore, un sentiment bien réel.

Reconstitution d'une charge gauloise Le furor gallicus : gaesatae nus aux cheveux blanchis à la chaux, vétérans en cotte de maille, adolescents au javelot — une foule en mouvement où chaque guerrier est différent, sous les carnyx qui sonnent la charge

La guerre gauloise n'est pas une guerre d'extermination — du moins, pas entre tribus. Les prisonniers sont une richesse : ils deviennent esclaves, sont échangés contre rançon, ou intégrés dans les dépendances du vainqueur. Le système des otages est central dans la diplomatie gauloise : après une défaite ou un traité, le vaincu remet au vainqueur des fils de nobles, qui servent à la fois de garantie de bonne conduite et de lien entre les deux peuples. César utilise abondamment ce système : il exige des otages de chaque peuple soumis, et leur exécution en cas de rébellion est une menace permanente. Les druides, on l'a vu, peuvent imposer la trêve et arbitrer les conflits — mais leur pouvoir de médiation a ses limites, et la guerre reste, dans la société gauloise, le moyen le plus rapide d'accéder au prestige, à la terre et au pouvoir.

Des rivalités entre voisins

La Gaule n'est donc pas en paix. Les peuples gaulois se font régulièrement la guerre — pour le territoire, le prestige, le contrôle des routes commerciales. César exploitera systématiquement ces rivalités pour diviser et conquérir.

Les sources sont lacunaires sur les conflits entre les trois peuples du confluent, mais le système des clientèles révèle des tensions structurelles. César note que les Carnutes étaient dans la clientèle des Rèmes — un peuple de la Champagne actuelle, à plus de 200 kilomètres de Chartres. Pourquoi un peuple si éloigné ? Probablement parce que les Carnutes avaient besoin d'un allié puissant face à des voisins menaçants — les Sénons au sud, peut-être les Parisii à l'est. Les Véliocasses, pour leur part, se retrouvent aux côtés des Bellovaques (peuple puissant du Beauvaisis, au nord) lors de la rébellion de 51 — une alliance de circonstance ou un lien plus ancien ?

Les sanctuaires de frontière, comme ceux de Bennecourt et de Bonnières, n'étaient pas seulement des lieux de prière. C'étaient des zones neutres — des espaces sacrés où les armes étaient interdites, où l'on pouvait se rencontrer, négocier, régler les différends sous la protection des dieux. L'absence quasi totale d'armement dans le mobilier de Bennecourt est, à cet égard, un indice éloquent : ce sanctuaire de frontière véliocasse était un lieu de paix, pas de guerre. On peut imaginer qu'après un conflit entre Véliocasses et Éburoviques — un raid de bétail, une querelle sur les droits de passage de l'Epte —, c'est au sanctuaire de Bennecourt que les druides des deux camps se retrouvaient pour négocier la restitution des otages et fixer les termes de la trêve.

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Chef Veliocasse, avant la bataille

Trois rapports différents à Rome

La conquête romaine, entre 58 et 51 avant notre ère, met les trois peuples face à un choix crucial — et chacun réagit différemment.

Les Carnutes choisissent la résistance ouverte. Ce sont eux qui, en massacrant les commerçants romains de Cenabum au début de l'année 52, déclenchent l'insurrection générale qui aboutira à Alésia. Deux chefs — Cotuatos et Conconnetodumnos — mènent l'action. La répression sera brutale : César envoie ses légions hiverner sur leur territoire, et le chef sénon Acco, présenté comme « chef de la conjuration des Sénons et des Carnutes », est battu de verges et décapité à la romaine. L'exécution d'Acco, perçue comme un affront insupportable par l'ensemble des Gaulois, contribue directement au soulèvement de 52 — preuve que la violence romaine, loin d'éteindre la résistance, l'attise.

Les Véliocasses adoptent une position plus ambiguë. Ils participent à la coalition des Belges en 57 (10 000 hommes), envoient un contingent à l'armée de secours d'Alésia en 52 (3 000 hommes), et se retrouvent aux côtés des Bellovaques dans la dernière rébellion de 51. Mais ils ne déclenchent aucune action autonome, ne massacrent aucun Romain, ne produisent aucun chef de résistance nommé par les sources. C'est la stratégie du suiveur : on participe aux coalitions, mais on ne prend pas l'initiative. Après la défaite, cette prudence relative leur vaudra peut-être un traitement moins sévère.

Les Éburoviques sont les plus discrets. César ne les mentionne pratiquement pas dans les récits militaires. Leur soumission semble avoir été rapide et peu conflictuelle — ce qui ne signifie pas qu'elle ait été indolore, mais simplement que les sources romaines n'ont pas jugé utile d'en parler.

Ces choix politiques différents auront des conséquences sur la suite de l'histoire. Les Carnutes, rebelles, seront étroitement surveillés sous l'Empire : leur territoire sera réorganisé, leur capitale déplacée (de Cenabum à Autricum). Les Véliocasses, plus accommodants, verront leur chef-lieu Rouen devenir la capitale d'une vaste province romaine — la Gaule Lyonnaise — et prospérer comme l'une des grandes villes de la Gaule romanisée. Quant aux Éburoviques, le sanctuaire du Vieil-Évreux connaîtra un développement monumental à l'époque gallo-romaine, signe que la soumission n'a pas empêché la prospérité.

Le monnayage : signer son identité

Dans un monde sans passeport et sans carte d'identité, la monnaie est l'un des rares objets qui proclame l'appartenance à un peuple. Chaque civitas gauloise frappe sa propre monnaie — en or, en argent, en bronze ou en potin (alliage de cuivre et d'étain coulé dans un moule) — avec ses propres types, ses propres légendes, ses propres symboles.

Les bronzes SVTICCOS des Véliocasses portent un cheval galopant et le nom d'un magistrat. Les potins carnutes (types BN 6151-6159), coulés et non frappés, sont reconnaissables à leur facture plus fruste et à leurs motifs géométriques. Les monnaies éburoviques ont leurs propres séries, avec des liens stylistiques avec les Lexoviens de Lisieux — signe des solidarités aulerques. Et dans le quart nord-ouest des Yvelines, la future Madrie, des bronzes au type particulier (LT 7034, 7032 et 7716) attestent l'existence d'une entité territoriale distincte, peut-être un sous-groupe véliocasse ou carnute, avec sa propre identité monétaire.

Quand un Véliocasse de Gommecourt trouvait dans sa bourse un potin carnute, il savait immédiatement que cette pièce venait de l'autre côté de la Seine. Et quand un archéologue retrouve un potin carnute dans le fossé du sanctuaire véliocasse de Bennecourt, il sait qu'un échange a eu lieu — commercial, rituel, diplomatique — entre deux mondes que la Seine séparait mais que le confluent réunissait.

Trois monnaies gauloises : bronze véliocasse, potin carnute, bronze éburovique Trois monnaies, trois peuples : à gauche, un bronze SVTICCOS véliocasse au cheval galopant ; au centre, un potin carnute coulé dans un moule ; à droite, un bronze éburovique apparenté aux émissions lexoviennes

Tableau comparatif des trois peuples gaulois du confluent Véliocasses, Carnutes, Éburoviques : trois identités, trois capitales, trois rapports à Rome — mais une même civilisation celtique


Conclusion : Gommecourt, carrefour de trois mondes

Habiter à Gommecourt vers 100 avant notre ère, c'est habiter au point de rencontre de trois civilisations qui n'en forment qu'une. Trois peuples, trois territoires, trois séries monétaires — mais une même langue gauloise (avec ses accents et ses variantes), une même religion druidique (avec ses dieux locaux et ses sanctuaires de frontière), un même goût pour le fer forgé, le porc grillé, la toile de lin, la cervoise et les bijoux de bronze.

Ce qui distingue les Véliocasses des Carnutes et des Éburoviques, ce ne sont pas des différences de civilisation — ce sont des choix politiques, des alliances, des rapports de force. La rébellion carnute de 52 et la prudence véliocasse ne sont pas l'expression de deux cultures opposées : ce sont deux stratégies face au même envahisseur, dans un monde gaulois où l'unité culturelle n'a jamais engendré l'unité politique.

Gommecourt, au croisement des trois, était un lieu où l'on échangeait autant que l'on se distinguait. Le sanctuaire de Bennecourt marquait la frontière et la rendait sacrée. Le gué de l'Epte permettait le passage entre Véliocasses et Éburoviques. Le bac de Gloton reliait les deux rives de la Seine, Véliocasses et Carnutes. Et le Camp de César, sur son éperon de Port-Villez, surveillait le tout depuis sa position de triple frontière.

Le potin carnute déposé dans le fossé de Bennecourt résume tout : une monnaie étrangère, dans un sanctuaire véliocasse, au confluent de la Seine et de l'Epte. La preuve que les frontières tribales n'étaient pas des murs mais des coutures — les lignes où les mondes se touchent, se frottent, et finissent par se mêler. C'est cette porosité qui fait de Gommecourt un carrefour. Elle lui survivra à travers les siècles : frontière de civitates gauloises hier, frontière de diocèses demain, frontière de la Normandie et de l'Île-de-France après-demain, frontière de trois départements aujourd'hui. Le lieu change de maîtres, mais la fonction demeure : Gommecourt est, depuis toujours, l'endroit où l'on passe d'un monde à l'autre.

La suite de l'histoire se poursuit dans l'Antiquité gallo-romaine : quand Rome formalise les routes, transforme les sanctuaires et inscrit le confluent dans un réseau qui s'étend de la Bretagne à la Syrie.


Sources et pour aller plus loin

Sources archéologiques principales :

  • BARAT Yvan, Carte archéologique de la Gaule — Les Yvelines (78), Académie des Inscriptions et Belles-Lettres / Maison des Sciences de l'Homme, 2007 (en particulier : carte 4 p. 57, « Un peu de géopolitique celtique » ; notices Gommecourt n° 276, Bennecourt n° 57, Bonnières-sur-Seine n° 89, Port-Villez n° 544)
  • BOURGEOIS Luc, Le sanctuaire rural de Bennecourt (Yvelines) : du temple celtique au temple gallo-romain, Documents d'archéologie française, Éditions de la Maison des Sciences de l'Homme, 1999

Sources antiques :

  • CÉSAR, Commentaires sur la Guerre des Gaules (trad. L.-A. Constans), en particulier : livre II (coalition belge, 57 av. J.-C.), livre VI, 13-19 (druides, société gauloise), livre VII, 1-3 (soulèvement carnute de 52)
  • STRABON, Géographie, livre IV (description de la Gaule)
  • PLINE L'ANCIEN, Histoire naturelle, livre IV (peuples de la Gaule)

Études générales sur les Gaulois :

  • FICHTL Stephan, Les peuples gaulois : IIIe-Ier siècles av. J.-C., Errance, 2004
  • BUCHSENSCHUTZ Olivier (dir.), Les Celtes de l'âge du Fer dans la moitié nord de la France, Maison des Sciences de l'Homme, 2015
  • KRUTA Venceslas, Les Celtes : histoire et dictionnaire, Robert Laffont, « Bouquins », 2000
  • GOUDINEAU Christian, Par Toutatis ! Que reste-t-il de la Gaule ?, Seuil, 2002

Sur les druides :

  • GUYONVARC'H Christian-J., LE ROUX Françoise, Les Druides, Ouest-France, 1986
  • BRUNAUX Jean-Louis, Les druides : des philosophes chez les Barbares, Seuil, 2006

Sur la guerre gauloise :

  • DEYBER Alain, Les Gaulois en guerre : stratégies, tactiques et techniques (IIe-Ier siècles), Errance, coll. « Hespérides », 2009

Sur les Carnutes et l'assemblée druidique :

  • KRAUSZ Sophie, Des premières communautés paysannes à la naissance de l'État dans le Centre de la France : 5000-50 a.C., Habilitation, 2016 (sur le locus consecratus)
  • « Le locus consecratus des Carnutes : druides chez les Carnutes, mythes et réalités », in BUCHSENSCHUTZ O. et OLIVIER L. (dir.), Les Viereckschanzen et les enceintes quadrilatérales en Europe celtique, Errance, 1989

Épigraphie et numismatique :

  • DELESTRÉE Louis-Pol, Monnayages et peuples gaulois du Nord-Ouest, Errance, 1996
  • CIL 13, 2010 (inscription d'Illiomarus Aper, Lyon)
  • CIL 13, 3150 (pagus Carnutenus chez les Riedones, Rennes)

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