3400 av. J.-C. – 2000 av. J.-C.

Les mégalithes et allées couvertes du Vexin

De Guiry-en-Vexin à Saint-Clair-sur-Epte, les bâtisseurs du Néolithique final au confluent de la Seine et de l'Epte

Il y a cinq mille ans, les plateaux du Vexin français étaient semés de monuments de pierre. Allées couvertes, dolmens, menhirs : ces architectures massives, bâties pour accueillir les morts de générations entières, témoignent d''une civilisation organisée, inventive et profondément attachée à ses ancêtres. Du Bois de Morval à la vallée de l''Epte, de Guiry-en-Vexin à Saint-Clair-sur-Epte, les vestiges de cette époque jalonnent encore le paysage — quand ils n''ont pas été détruits. Gommecourt, à la marge méridionale de ce territoire mégalithique, en conserve la mémoire à travers des indices discrets mais révélateurs.

Un paysage de pierres oubliées

Celui qui marche aujourd'hui sur le plateau entre Gommecourt et La Roche-Guyon ne voit que des champs ouverts, des bosquets de chênes, bouleaux, charmes et autres arbres, et, au loin, le ruban argenté de la Seine dans sa boucle de Moisson. Rien, dans ce paysage paisible, ne trahit ce qu'il fut il y a cinq mille ans : un territoire jalonné de monuments de pierre, certains hauts de plusieurs mètres, visibles à des kilomètres à la ronde, marquant les crêtes et les rebords de plateau comme autant de repères dans un monde sans routes ni villages permanents.

Le plateau du Vexin au Néolithique, parsemé d'allées couvertes Le plateau du Vexin vers 2500 av. J.-C. : des allées couvertes en pierre jalonnent les crêtes, visibles depuis les vallées. Reconstitution archéologique.

Les archéologues estiment que le seul département du Val-d'Oise — qui couvre la partie nord du Vexin français — a pu compter, pendant le Néolithique final, au moins trois cents sépultures collectives en pierre. Trois cents. Il n'en reste aujourd'hui qu'une quinzaine, les autres ayant été démontées pierre par pierre au fil des siècles, débitées en moellons pour les fermes, réduites en pavés pour les rues de Paris, ou tout simplement enfouies par des cultivateurs que ces « cailloux » embarrassaient.

Le Trou aux Anglais - Aubergenville
Le Trou aux Anglais - Aubergenville - Déplacé dans les douves du musée d'Archéologie nationale

Ce monde disparu est celui de la civilisation de Seine-Oise-Marne — du nom des trois grandes rivières dont les bassins versants concentrent l'essentiel des découvertes. Une civilisation de paysans-bâtisseurs qui, entre 3400 et 2000 avant notre ère environ, a couvert le Bassin parisien d'un réseau serré de tombeaux collectifs, dont certains accueillaient les ossements de deux cents défunts ou davantage, déposés au fil des générations.

Gommecourt se trouve au cœur géographique de cette culture. Le confluent de la Seine et de l'Epte, ce carrefour qui structure toute l'histoire du territoire depuis la Préhistoire, était déjà un lieu de passage et d'échanges pour les communautés néolithiques. Les indices sont discrets — un monolithe disparu près de Bennecourt, des haches polies retrouvées dans le sanctuaire gallo-romain voisin, du mobilier lithique sur l'éperon de Port-Villez — mais ils dessinent, en creux, la présence d'un monde mégalithique dont les monuments les mieux conservés se trouvent à quelques kilomètres au nord, sur le plateau du Vexin.

C'est ce monde que nous allons explorer, en partant de ses deux témoins les plus éloquents — l'allée couverte du Bois-Couturier à Guiry-en-Vexin et celle du Fayel à Saint-Clair-sur-Epte — pour remonter jusqu'aux questions que ces pierres silencieuses continuent de poser : qui étaient ces bâtisseurs ? Comment s'organisaient-ils ? Et que croyaient-ils ?

Carte des mégalithes du Vexin français et du confluent Seine-Epte Carte des principaux sites mégalithiques du Vexin français et des environs de Gommecourt. Les monuments conservés sont rares : la plupart ont été détruits depuis le XIXᵉ siècle.

I. La civilisation Seine-Oise-Marne : des paysans bâtisseurs (vers 3400-2000 av. J.-C.)

Le Néolithique final en Europe du Nord-Ouest

Outil tranchant sur segment longitudinal d’andouiller
Outil tranchant - andouiller - Cuiry-lès-Chaudardes

Pour comprendre les mégalithes du Vexin, il faut d'abord les replacer dans leur époque. Nous sommes au Néolithique final — la dernière grande phase de la « révolution néolithique » qui a vu, en quelques millénaires, les sociétés humaines passer de la chasse et de la cueillette à l'agriculture et à l'élevage. En Europe du Nord-Ouest, cette transformation s'est amorcée vers 5500 avant notre ère avec l'arrivée des premiers agriculteurs danubiens, et elle est à peu près achevée vers 3500 av. J.-C.

À cette date, les plateaux limoneux du Bassin parisien sont occupés depuis plus de deux mille ans par des communautés d'agriculteurs-éleveurs. Les forêts ont été largement défrichées — la hache polie en pierre, outil emblématique du Néolithique, a été l'instrument principal de cette conquête sur la nature. Les villages, faits de grandes maisons en bois et torchis, sont établis sur les terrasses alluviales et les rebords de plateau. Le blé, l'orge et les légumineuses sont cultivés ; bœufs, porcs et moutons sont élevés. La céramique, le tissage, le travail de l'os et du bois de cerf font partie du quotidien.

C'est dans ce contexte que se développe, entre 3400 et 2800 avant notre ère environ, une culture originale que les archéologues ont baptisée Seine-Oise-Marne (en abrégé SOM), du nom des trois rivières au confluent desquelles se concentrent les découvertes les plus nombreuses. Le terme a été proposé en 1926 par le préhistorien catalan Pere Bosch Gimpera, puis développé par Gérard Bailloud dans son ouvrage fondateur Le Néolithique dans le Bassin parisien (1964, réédité en 1974), qui reste la référence majeure sur le sujet.

Une culture aux traits bien définis

Céramique - pot de fleur
Céramique - pot de fleur

La civilisation SOM se reconnaît à un ensemble de caractéristiques qui ne se rencontrent nulle part ailleurs en association, et qui semblent témoigner d'une genèse locale — même si des échanges intenses la relient aux cultures voisines, de la Belgique à la Suisse et de la Bretagne à la Champagne.

Sa céramique est épaisse, de facture assez grossière — les archéologues parlent parfois de « pots-de-fleur » en raison de leur forme tronconique à fond plat, sans décor. Cette rusticité a longtemps fait considérer les gens de SOM comme une culture peu évoluée, figée dans un Néolithique finissant — une vision aujourd'hui complètement révisée. Car cette poterie utilitaire coexiste avec un outillage en silex d'une grande maîtrise : lames soigneusement retouchées, pointes de flèches tranchantes (trapézoïdales) ou losangiques, grandes haches polies en silex local ou en roches dures importées des Alpes et de Bretagne (dolérite, éclogite, jadéitite). Le travail de l'os et du bois de cerf atteint une virtuosité remarquable. Les parures — pendentifs en pierre, rondelles de nacre perforées, colliers de dents d'animaux sauvages (ours, sanglier, cerf) — témoignent d'un goût prononcé pour l'ornement et la distinction sociale.

Mais ce qui caractérise le plus spectaculairement la civilisation SOM, c'est son rapport aux morts. Pour la première fois dans l'histoire du Bassin parisien, les communautés investissent un effort considérable dans la construction de tombeaux collectifs durables — des monuments de pierre destinés à accueillir, au fil des générations, les ossements de dizaines, parfois de centaines de défunts.

Frise chronologique du Néolithique au Bronze ancien dans le Vexin Chronologie de la civilisation Seine-Oise-Marne et des mégalithes du Vexin, du Néolithique ancien au Bronze ancien.

Les types de sépultures : un vocabulaire à décrypter

Le voyageur qui s'intéresse aux mégalithes se perd vite dans un vocabulaire technique hérité du XIXᵉ siècle. Quelques repères sont utiles.

Le terme mégalithe (du grec megas, grand, et lithos, pierre) désigne tout monument construit au moyen de grandes pierres. Il recouvre deux familles d'édifices très différentes : les monuments funéraires (dolmens, allées couvertes) et les pierres dressées (menhirs), dont la fonction n'est pas funéraire et reste largement mystérieuse.

Parmi les sépultures, on distingue plusieurs types, tous présents dans les Yvelines et le Val-d'Oise. L'allée couverte est le modèle le plus fréquent dans la région : il s'agit d'une longue galerie rectangulaire (de 8 à 20 mètres de long pour 2 à 4 mètres de large), délimitée par des dalles verticales (les orthostates) ou des murs en pierre sèche, et recouverte de grandes dalles horizontales. L'entrée est souvent fermée par une dalle percée d'une ouverture ovale — le fameux « trou des âmes » —, elle-même obturée par un bouchon de pierre amovible. Le dolmen, plus trapu, se distingue de l'allée couverte par ses proportions plus courtes et sa chambre plus large que longue. L'hypogée est une variante souterraine : la chambre funéraire est creusée dans le sous-sol (craie, calcaire), sans dalles de couverture mégalithiques. Enfin, l'allée sépulcrale reprend le plan de l'allée couverte mais sans dalles monumentales — les parois et la couverture sont en matériaux plus légers.

Dans le Vexin, on rencontre aussi des monuments hybrides, à mi-chemin entre l'allée couverte et l'hypogée — c'est précisément le cas des deux sites phares que nous allons visiter.

megalithes

Les types de sépultures mégalithiques

Gommecourt au cœur de la géographie SOM

Abri magdalénien
Abri magdalénien

La civilisation Seine-Oise-Marne s'étend sur tout le Bassin parisien, avec des extensions vers la Belgique, les Pays-Bas, la Normandie et le Centre. Mais son cœur géographique se situe dans un triangle compris entre la basse Seine, l'Oise et la Marne — précisément la zone où se trouve le confluent Seine-Epte.

Gommecourt occupe la marge méridionale du Vexin français, à l'exacte rencontre de la vallée de la Seine, de la vallée de l'Epte et du plateau du Vexin. Ce carrefour naturel, déjà fréquenté par les chasseurs magdaléniens de Bonnières quinze mille ans plus tôt, est un lieu de passage obligé pour quiconque circule entre le bassin de la Seine et les vallées de l'Epte ou de l'Eure. Les communautés néolithiques qui peuplaient ces plateaux ne pouvaient ignorer ce confluent — et les indices archéologiques, nous le verrons, confirment leur présence dans les environs immédiats de Gommecourt.

Le Vexin français, avec ses vastes plateaux limoneux, ses vallées encaissées et ses affleurements de calcaire, offrait aux bâtisseurs néolithiques tout ce dont ils avaient besoin : des terres fertiles pour cultiver le blé et l'orge, des pâturages pour les troupeaux, de l'eau en abondance dans les vallées et les sources du plateau, et surtout de la pierre calcaire — le matériau même dont sont faits les mégalithes de la région. À la différence des grands monuments bretons, taillés dans le granite, les allées couvertes du Vexin utilisent le calcaire local, plus facile à extraire et à travailler, mais aussi plus fragile — ce qui explique en partie leur mauvais état de conservation.

📖 SCÈNE DE VIE : La dernière dalle
Plateau du Vexin, près de l'actuel Guiry-en-Vexin, vers 2500 av. J.-C.

Le soleil n'est pas encore levé que Darun est déjà debout. Depuis trois jours, il dort mal. Depuis trois jours, la grande dalle attend au bord de la carrière, et chaque nuit il rêve qu'elle se brise en deux sous les cordes.

Ce matin, ils seront au moins quarante. Les familles de trois hameaux se sont engagées à venir — celles du vallon de l'Aubette, celles du plateau au-dessus de la source, et les cousins qui vivent près du grand chêne, à une demi-journée de marche vers le nord. Les femmes apportent les galettes d'orge et les fromages de chèvre qui nourriront les travailleurs. Les enfants, les yeux grands ouverts, se tiennent à distance respectueuse.

La dalle est une plaque de calcaire dur, longue de deux bonnes enjambées d'homme et épaisse comme une main ouverte. Elle pèse plus lourd que trois bœufs réunis. On l'a extraite du coteau en enfonçant des coins de bois sec dans les fissures naturelles de la roche, puis en les arrosant d'eau pour les faire gonfler. La pierre s'est fendue avec un craquement sourd qui a fait sursauter les corneilles dans les frênes. C'était il y a deux lunes.

Depuis, on a construit la rampe de terre. Un long plan incliné, large comme trois hommes côte à côte, qui monte en pente douce depuis la carrière jusqu'au sommet des murs de la chambre funéraire. Les murs eux-mêmes — de belles assises de pierres sèches, soigneusement calées les unes sur les autres — ont été élevés dans la tranchée creusée à flanc de coteau. Arat, l'ancien qui a dirigé la construction de deux autres tombeaux dans sa vie, a vérifié chaque rang de pierres en y posant sa joue pour sentir si l'aplomb est juste.

Les hommes se mettent en position. Quatre rondins d'orme écorcés sont placés sous la dalle, et de longues cordes de fibres de tilleul, tressées par les femmes pendant l'hiver, sont passées autour de la pierre. Darun donne le signal — un cri bref, repris par tous. Les corps se tendent. La dalle avance, centimètre par centimètre, sur la rampe de terre. Les rondins roulent et il faut sans cesse replacer ceux de l'arrière à l'avant. Un enfant court avec un seau d'eau pour mouiller la terre sous les rondins — la glisse est meilleure.

Il faut toute la matinée pour hisser la dalle au sommet de la rampe. Quand elle bascule enfin sur les murs de la chambre, se posant avec un choc sourd qui fait vibrer le sol, un silence se fait. Puis un murmure, qui enfle — ce n'est pas un cri de joie, plutôt un chant grave et lent, que les anciens entonnent et que les autres reprennent. Darun sent ses yeux piquer. Ce tombeau accueillera les siens pendant des générations. Ses enfants, les enfants de ses enfants y reposeront, protégés par la pierre et par la gardienne que le graveur du hameau voisin viendra bientôt sculpter sur les dalles du vestibule — deux seins arrondis surmontés d'un collier de points, la silhouette de celle qui veille entre les vivants et les morts.

Ce soir, les quarante bâtisseurs mangeront ensemble, assis en cercle autour d'un feu, sur le rebord du plateau d'où l'on voit, très loin au sud, le ruban brillant de la grande rivière. Personne ne sait encore que ce tombeau sera encore debout cinq mille ans plus tard.

Construction collective d'une allée couverte au Néolithique
La construction d'une allée couverte mobilisait plusieurs dizaines de personnes issues de hameaux voisins. Reconstitution archéologique.

II. L'allée couverte du Bois-Couturier : chef-d'œuvre du Vexin

Une découverte fortuite en pleine guerre

L'histoire de la plus célèbre allée couverte du Vexin commence par un accident. En octobre 1915, alors que la Grande Guerre fait rage à quelques centaines de kilomètres à l'est, un ouvrier agricole laboure une parcelle du bois de Morval, sur la commune de Guiry-en-Vexin. Son soc bute soudain contre des pierres inhabituellement dures et régulières. Il creuse un peu, dégage ce qui ressemble à un mur enterré, puis tombe sur des ossements. Les travaux s'arrêtent.

Romain Branchu, l'instituteur du village, et Léon Plancouard, archéologue local infatigable du Vexin, sont alertés. Ils organisent un premier sondage, mais le mauvais temps et la guerre compliquent les opérations. Les premières fouilles sérieuses ne commencent qu'en mars 1916 et s'interrompent en octobre de la même année. Il faut attendre septembre 1919 et l'intervention d'Adrien de Mortillet, fils du célèbre préhistorien Gabriel de Mortillet, pour qu'une exploration plus complète soit menée.

Ce qu'ils découvrent est remarquable.

alle-bois-couturier

Allée couverte du Bois-Couturier

Un monument hybride, unique en Île-de-France

L'allée couverte du Bois-Couturier — du nom ancien du bois de Morval — est un monument unique en son genre. Elle combine deux techniques architecturales que les archéologues trouvent d'ordinaire séparées : celle de l'allée couverte mégalithique (avec ses grandes dalles de couverture en pierre) et celle de l'hypogée (chambre funéraire creusée dans le sous-sol).

La chambre mesure huit mètres de long sur deux mètres de large — des dimensions modestes comparées aux grandes allées couvertes de l'Oise ou de Bretagne, mais tout à fait conformes aux standards du Vexin. Elle est située à 132 mètres d'altitude, sur un coteau dominant la vallée de l'Aubette, un affluent de la Viosne. L'orientation est sud/sud-est — le regard du mort, si l'on peut dire, se porte vers le soleil levant.

Les constructeurs ont d'abord creusé une tranchée dans le calcaire du coteau — exactement comme le ferait un bâtisseur d'hypogée champenois. Puis ils ont délimité la chambre par des murs en pierre sèche, soigneusement appareillés. Et enfin, ils ont couvert le tout de quatre grandes dalles calcaires, faisant de la sépulture un monument mégalithique au sens plein du terme.

Le chevet (le fond de la chambre) est en forme d'arc de cercle — un élément architectural unique parmi toutes les allées couvertes connues en Île-de-France. Après le dégagement du sol originel, effectué lors de la restauration de 1973, la hauteur intérieure de la chambre atteint 1,45 mètre. On ne se tenait donc pas debout à l'intérieur : on y pénétrait courbé, voire à genoux — peut-être était-ce voulu, comme un geste d'humilité devant les ancêtres.

Plan schématique de l'allée couverte du Bois-Couturier Plan et coupe de l'allée couverte du Bois-Couturier à Guiry-en-Vexin : chambre funéraire, vestibule, trou des âmes et bouchon de pierre.

Le bouchon de pierre et le trou des âmes

Le trou des âmes
Le trou des âmes

L'entrée de la chambre est marquée par un orthostate transversal — une grande dalle verticale — percé en son centre d'un trou ovale que les archéologues appellent le « trou des âmes ». Cette ouverture, suffisante pour y passer un corps replié ou des ossements, était le seul accès à la chambre funéraire. De part et d'autre, dans le prolongement des murs, deux autres orthostates forment un vestibule — une antichambre dont on ignore si elle était couverte ou non.

Lors des fouilles de 1916, les archéologues font une découverte exceptionnelle : le bouchon de pierre qui obturait le trou des âmes est retrouvé à proximité de l'entrée, presque intact. C'est un bloc de calcaire muni d'une anse sculptée en relief, pesant 158 kilogrammes. Un tel bouchon est d'une rareté extrême — dans la très grande majorité des allées couvertes, il a disparu depuis des millénaires, brisé, déplacé ou réemployé. Celui de Guiry est l'un des mieux conservés de toute la France. Il est aujourd'hui exposé au musée archéologique départemental du Val-d'Oise, à Guiry-en-Vexin même, où une réplique de l'allée couverte permet au visiteur de se représenter le monument dans son état originel.

La gardienne : deux seins, un collier, et le mystère

Sur chacun des deux orthostates du vestibule, face à face, les fouilleurs ont relevé une gravure en bas-relief : une paire de seins surmontée d'un collier de points. C'est la représentation que les archéologues appellent, faute de mieux, la « déesse des mégalithes » ou la « gardienne des tombeaux ».

Cette figure n'est pas propre à Guiry. On la retrouve, avec des variantes, dans toute l'aire de la civilisation SOM : à Boury-en-Vexin, à la Pierre-Turquaise de Saint-Martin-du-Tertre, à Dampsmesnil dans l'Eure, à Épône et Aubergenville dans les Yvelines, et dans plusieurs hypogées de la Marne. Nous y reviendrons en détail dans le FOCUS consacré aux croyances néolithiques.

Nous reviendrons plus loin sur ce que ces images nous apprennent — ou ne nous apprennent pas — des croyances de ces populations. Pour l'instant, notons simplement que cette figure est toujours placée à l'entrée du tombeau, entre le monde des vivants et celui des morts. Elle est postée là comme une sentinelle de pierre, et son langage symbolique — seins, collier — est partagé sur une aire géographique immense, de la Belgique au Bassin parisien. Ce qui suppose des réseaux de transmission culturelle et rituelle d'une ampleur considérable.

Gravure de la déesse des mégalithes dans le vestibule d'une allée couverte Le vestibule d'une allée couverte SOM : sur les orthostates, la gravure de la « déesse » (seins et collier) veille sur le trou des âmes qui donne accès à la chambre funéraire. Reconstitution archéologique.

Deux cents squelettes, des siècles d'utilisation

L'exploration du Bois-Couturier a livré les restes d'environ deux cents individus — hommes, femmes et enfants. Ce chiffre considérable ne signifie pas que deux cents personnes ont été inhumées en même temps : l'allée couverte a été utilisée pendant des siècles, peut-être un millénaire entier, entre environ 2600 et 1600 avant notre ère. Au fil du temps, les corps les plus anciens étaient déplacés, poussés vers le fond de la chambre ou rangés le long des parois, pour faire place aux nouveaux défunts.

Le mobilier funéraire accompagnant les morts comprenait des outils en silex taillé, des tessons de poteries, des parures — le matériel caractéristique de la civilisation SOM. Malheureusement, les fouilles du début du XXᵉ siècle, menées dans des conditions difficiles (en pleine guerre, avec des moyens rudimentaires), n'ont pas permis un enregistrement aussi précis que celui qu'exigerait l'archéologie moderne.

Intérieur d'une allée couverte néolithique avec squelettes et mobilier Reconstitution de l'intérieur d'une allée couverte SOM : les défunts étaient déposés au fil des générations, accompagnés de haches polies, de lames de silex, de céramiques et de parures.

Un monument classé, un musée pour mémoire

L'allée couverte du Bois-Couturier est classée monument historique depuis le 24 mai 1958 — protection tardive qui ne lui a pas épargné quelques fouilles clandestines et dégradations. En juillet 1960, on constate que le monument recèle encore des ossements et que la couche archéologique n'a pas été entièrement fouillée. Une restauration est menée en 1973 : le sol primitif est dégagé, les parois sont consolidées, et l'ensemble est remis en état pour la visite.

Aujourd'hui, l'allée couverte est le monument mégalithique le plus visité du Val-d'Oise, avec la Pierre-Turquaise de Saint-Martin-du-Tertre. On y accède par un sentier de randonnée à travers le bois de Morval, forêt départementale de 61 hectares acquise par le conseil départemental du Val-d'Oise en 1975. Le musée archéologique départemental, installé dans le château de Guiry à quelques centaines de mètres, conserve le bouchon de pierre, le mobilier des fouilles et propose une reconstitution de l'allée couverte qui permet de saisir, en un coup d'œil, l'ingéniosité de ces bâtisseurs d'il y a cinq mille ans.

Le musée archéologique de Guiry-en-Vexin et la reconstitution de l'allée couverte Au musée archéologique départemental de Guiry-en-Vexin, le bouchon de pierre de 158 kg et la reconstitution de l'allée couverte du Bois-Couturier.

Pour le visiteur venant de Gommecourt, Guiry-en-Vexin se trouve à une trentaine de kilomètres au nord-est, en remontant la vallée de l'Epte puis en bifurquant vers le cœur du Vexin par Magny-en-Vexin — un trajet que les communautés néolithiques accomplissaient probablement à pied en une journée, le long des chemins de crête qui reliaient les plateaux entre eux.

🔥 FOCUS : Bâtir pour les morts — Comment les Néolithiques érigeaient leurs monuments

Comment quarante personnes armées de cordes, de rondins et de haches de pierre pouvaient-elles ériger un monument de plusieurs tonnes, destiné à durer des millénaires ? La question fascine d'autant plus que les bâtisseurs du Néolithique ne disposaient ni du métal, ni de la roue, ni de bêtes de trait pour les travaux lourds. Tout reposait sur l'intelligence collective, la connaissance intime des matériaux et une organisation sociale suffisamment solide pour mobiliser plusieurs communautés pendant des semaines.

Choisir le lieu. L'emplacement d'une allée couverte ne devait rien au hasard. Dans le Vexin, les monuments sont presque toujours implantés sur un rebord de plateau ou un coteau dominant une vallée — à Guiry, l'allée couverte surplombe la vallée de l'Aubette à 132 mètres d'altitude ; au Fayel (Saint-Clair-sur-Epte), elle domine la rive gauche de l'Epte à 134 mètres. Ce choix offrait une visibilité maximale : le monument devait être vu depuis la vallée, marquant le paysage comme un repère pour les vivants autant que comme une demeure pour les morts. L'orientation de l'entrée, presque toujours vers le sud ou le sud-est, semble obéir à une logique symbolique liée au soleil levant — mais les archéologues restent prudents sur ce point.

Extraire la pierre. Le Vexin offrait un avantage considérable : le calcaire affleure presque partout sur les plateaux et les coteaux. Les bâtisseurs n'avaient pas besoin de transporter leurs dalles sur de longues distances, contrairement aux constructeurs de Stonehenge ou des alignements de Carnac. L'extraction exploitait les fissures naturelles de la roche, élargies à l'aide de coins de bois que l'on faisait gonfler par humidification — une technique simple mais efficace, qui permettait de détacher des plaques de plusieurs tonnes sans les briser. Des haches polies en silex servaient à régulariser les surfaces. Pour les dalles de couverture — les plus lourdes —, on choisissait des bancs calcaires naturellement plats, que la géologie du Vexin fournissait en abondance.

Creuser, élever, couvrir. La construction proprement dite se déroulait en plusieurs étapes. D'abord le creusement d'une tranchée rectangulaire dans le sous-sol — calcaire, craie ou limon selon les endroits. Puis l'élévation des parois, soit en dressant de grandes dalles verticales (les orthostates), soit en empilant des assises de pierre sèche soigneusement calées — c'est cette seconde technique qui est employée à Guiry. Enfin, la mise en place des dalles de couverture, l'opération la plus spectaculaire. Pour hisser une dalle de plusieurs tonnes jusqu'au sommet des murs, on construisait une rampe de terre en pente douce, sur laquelle la pierre était tirée à l'aide de cordes en fibres végétales et de rondins servant de rouleaux. Une fois la dalle en position, la rampe était démontée et la terre remblayée autour du monument.

Combien de bras ? Pour une allée couverte de taille moyenne comme celle de Guiry (8 mètres de long, 2 mètres de large, quatre dalles de couverture), les archéologues estiment qu'il fallait mobiliser trente à cinquante personnes pour la phase de halage des dalles — et davantage si l'on compte le travail préparatoire (extraction, terrassement, tressage des cordes). Cela dépasse les capacités d'un seul hameau néolithique, qui comptait probablement de vingt à cinquante habitants. La construction d'un tombeau collectif impliquait donc la coopération de plusieurs communautés voisines, liées entre elles par des liens de parenté, d'alliance ou de voisinage.

Quelle organisation ? C'est l'une des questions les plus débattues. Les sépultures collectives de la civilisation SOM ne montrent pas de différenciation sociale marquée entre les défunts : pas de « tombe royale » isolée, pas de mobilier ostentatoire réservé à un chef. Cela plaide pour une société relativement égalitaire, ou du moins pour un modèle dans lequel le pouvoir ne se cristallisait pas autour d'un individu unique. Certains archéologues parlent de société segmentaire — un ensemble de lignages ou de clans liés entre eux par des obligations réciproques, sans autorité centralisée.

Pour autant, l'idée d'un chantier totalement « démocratique » serait naïve. La construction d'une allée couverte exigeait des savoirs spécialisés : savoir lire la roche pour choisir les bons bancs calcaires, savoir calculer la pente d'une rampe, savoir appareiller un mur en pierre sèche pour qu'il tienne des millénaires. Ces savoirs appartenaient à des individus expérimentés — des « anciens » dont le rôle devait ressembler à celui d'un maître d'œuvre, même si nous n'avons aucune preuve archéologique directe de leur existence. La présence de trépanations sur certains crânes (des trous pratiqués sur le vivant, parfois cicatrisés) montre en tout cas qu'il existait des personnes détentrices de compétences techniques et rituelles spécialisées, reconnues par la communauté.

Un tombeau pour les générations. Le chantier de construction ne durait probablement que quelques semaines à quelques mois — une saison sèche, entre les moissons d'été et les semailles d'automne. Mais le monument ainsi bâti était conçu pour servir pendant des siècles. À Guiry, on l'a vu, l'utilisation s'est étendue sur peut-être un millénaire. Les morts étaient déposés les uns après les autres, les ossements les plus anciens étant repoussés vers le fond de la chambre pour faire place aux nouveaux venus. Le tombeau n'était jamais scellé définitivement : le bouchon de pierre, avec son anse sculptée, était conçu pour être ouvert et refermé à chaque nouvelle inhumation — un geste collectif qui supposait, à chaque fois, de mobiliser plusieurs personnes.

III. L'allée couverte du Fayel : un monument oublié en vallée de l'Epte

Saint-Clair-sur-Epte, sentinelle de la vallée

À une vingtaine de kilomètres au nord de Gommecourt, en remontant la vallée de l'Epte, le village de Saint-Clair-sur-Epte occupe un site stratégique à la confluence de l'Epte et du Cudron. Connu pour le traité de 911 qui fixa la frontière entre le duché de Normandie et le royaume de France, Saint-Clair possède aussi un patrimoine préhistorique méconnu — dont une allée couverte qui n'a jamais bénéficié du même intérêt que sa voisine de Guiry.

C'est au lieu-dit Le Fayel, sur la rive gauche de l'Epte, à 134 mètres d'altitude, que se dresse ce monument. Comme celui de Guiry, il occupe un rebord de plateau dominant la vallée — un emplacement qui confirme la prédilection des bâtisseurs néolithiques pour les sites en hauteur, visibles de loin.

Les fouilles de Destouches (années 1920-1930)

Le trou des âmes
Le Fayel - Saint-Clair-sur-Epte

L'allée couverte du Fayel est fouillée dans les années 1920 et 1930 par P. Destouches, un érudit local qui mène simultanément des recherches sur le village médiéval de Saint-Clair. Le monument qu'il met au jour est imposant : dix-sept mètres de long pour environ 2,50 mètres de large — soit plus du double de l'allée couverte de Guiry. On y retrouve la même architecture hybride, mi-mégalithique, mi-souterraine, adaptée au substrat calcaire local.

L'inventaire de référence établi par John Peek en 1975 (Inventaire des mégalithes de la France, vol. 4, Région Parisienne, CNRS) enregistre le monument sous le n° 32 et lui consacre quatre pages détaillées (p. 159-162). Peek note le caractère hybride de la construction et précise ses dimensions, qui en font l'une des plus grandes allées couvertes du Vexin.

Le mobilier recueilli par Destouches est déposé au Musée d'archéologie nationale (MAN) de Saint-Germain-en-Laye, où il est inscrit en 1952 sous la mention « don Mme Destouches, 1937 ». On y trouve de la céramique, des os humains — et surtout des objets qui révèlent une histoire beaucoup plus longue que celle du seul Néolithique.

Quand les Romains entrèrent dans le tombeau

Car parmi le mobilier du Fayel figurent un poignard en fer, une cuiller en bronze et de la céramique sigillée gallo-romaine — notamment un bol de type Dragendorff 37 et un fond de vase estampillé du nom du potier Cinnamus, actif à Lezoux (Auvergne) au IIᵉ siècle après J.-C. Ces objets ne sont évidemment pas néolithiques : ils datent de l'époque romaine et témoignent d'une réutilisation de l'allée couverte, plus de deux mille ans après sa construction.

Ce phénomène n'est pas isolé. Dans tout le Bassin parisien, les allées couvertes néolithiques ont été ouvertes, explorées, parfois réaménagées à l'époque gallo-romaine. Les motivations de ces « visites » restent discutées : simple curiosité ? Recherche de « trésors » ? Ou bien geste rituel, lié à la croyance — attestée par plusieurs textes antiques — selon laquelle les haches de pierre trouvées dans les anciennes tombes étaient des « pierres de foudre », tombées du ciel et dotées de pouvoirs protecteurs ? Nous y reviendrons à propos des découvertes faites au sanctuaire de Bennecourt.

À proximité immédiate de l'allée couverte du Fayel, Destouches signale également la présence de tuiles à rebords (tegulae) en grande quantité, indice d'une occupation ou d'un bâtiment gallo-romain dans le voisinage du monument. Le Fayel n'était donc pas un lieu isolé : à l'époque romaine comme au Néolithique, il s'inscrivait dans un paysage habité et fréquenté.

Un monument fragile, jamais classé

À la différence de l'allée couverte de Guiry, classée monument historique en 1958, celle du Fayel n'a jamais bénéficié d'une protection officielle. Elle figure dans les inventaires archéologiques — Peek 1975, fiches de la Direction des Antiquités préhistoriques d'Île-de-France (1979), dossiers du Service régional de l'archéologie — mais n'a fait l'objet d'aucun classement ni d'aucune restauration. C'est un rappel de la précarité du patrimoine mégalithique : sans protection active, ces monuments fragiles (le calcaire se délite, la végétation envahit, les fouilles clandestines abîment) finissent par disparaître du paysage et de la mémoire.

Pour le visiteur venant de Gommecourt, Saint-Clair-sur-Epte se trouve à une dizaine de kilomètres en remontant la vallée de l'Epte — un trajet que l'on peut accomplir en longeant la rivière, sur la même rive que Gommecourt. Les deux sites — l'allée couverte du Fayel et le village rendu célèbre par le traité normand de 911 — méritent une visite conjointe, tant ils illustrent, chacun à sa manière, la profondeur historique de cette vallée-frontière.

📖 SCÈNE DE VIE : Quand les Romains entrèrent dans le tombeau
Vallée de l'Epte, près du hameau du Fayel, vers 150 apr. J.-C.

Lucius n'est pas rassuré. Le paysan véliocasse qui les guide — un vieil homme sec, au visage tanné par le vent du plateau — a insisté pour qu'ils attendent le crépuscule. « On ne dérange pas les anciens en plein jour », a-t-il dit. Le mot qu'il a employé en gaulois, Lucius ne le connaît pas exactement, mais il y reconnaît une racine que le vieux prêtre du fanum de Bennecourt utilise parfois : quelque chose comme « ceux qui dorment dessous ».

Ils sont trois. Lucius, fils d'un potier de Vernon installé depuis deux générations dans le vicus ; Camulius, un vétéran de la cohorte auxiliaire qui a servi sur le Danube et qui ne croit plus guère à rien ; et le paysan, dont le nom gaulois est imprononçable et que Lucius appelle simplement senex, le vieux.

Le vieux les mène à travers un bois de chênes rabougris, sur le coteau qui domine l'Epte. Là, entre les racines et les ronces, apparaît une ouverture sombre — un rectangle bas, encadré de dalles calcaires verdies par la mousse. L'entrée d'un très ancien tombeau.

Le vieux s'accroupit et murmure quelques mots que Lucius ne comprend pas. Puis il sort de sa besace une cuiller en bronze — un bel objet, acheté au marché de Mediolanum Aulercorum — et la dépose sur le seuil, à côté de la dalle percée. « Pour eux », dit-il simplement. Camulius hausse les épaules, mais obéit quand le vieux lui demande de placer le poignard en fer qu'il a apporté — une vieille arme hors d'usage, au manche fendu.

Lucius, lui, a apporté un bol de terre rouge, un beau Dragendorff 37 orné de scènes de chasse, fabriqué dans les ateliers de Lezoux et acheté à prix d'or chez le marchand de Bonnières. Il le pose avec précaution dans l'antichambre, là où la lumière du soir pénètre encore. Le vieux hoche la tête, satisfait.

Plus tard, en redescendant vers la rivière, Lucius demande pourquoi les anciens accepteraient des offrandes romaines. Le vieux sourit — un sourire édenté qui plisse tout son visage. « Les morts n'ont pas de pays, dit-il. Ils prennent ce qu'on leur donne. Et en échange, ils protègent la terre. » Camulius grogne quelque chose à propos de superstitions de vieilles femmes. Mais cette nuit-là, en se couchant dans la ferme du paysan, il glisse sous son oreiller une petite hache de pierre verte que le vieux lui a donnée — trouvée dans un autre tombeau, dit-il, et bonne contre la foudre.

Offrandes gallo-romaines déposées à l'entrée d'une allée couverte néolithique
Au IIᵉ siècle apr. J.-C., des habitants de la vallée de l'Epte déposaient encore des offrandes à l'entrée des allées couvertes néolithiques. Reconstitution archéologique.

IV. Les pierres perdues : mégalithes disparus autour de Gommecourt

Le « dolmen » de Limetz-Villez : un géant de grès rouge englouti

Les environs immédiats de Gommecourt ne conservent aucun mégalithe visible. Mais les sources anciennes révèlent qu'il n'en a pas toujours été ainsi. Le témoignage le plus frappant nous vient d'un érudit local, Parent, qui écrit en 1899 à propos de la commune voisine de Limetz-Villez :

« Un dolmen, en grès rouge, terminé en pointe, se voyait encore, il y a quelques années, non loin des bords de la route de Villez à Bennecourt. La hauteur hors terre de cette pierre dépassait celle d'un homme ; la partie enterrée ne devait guère être inférieure. Il y a dix ans, le propriétaire eut la fâcheuse idée, pour les besoins de sa culture, de renverser dans un trou profond ce vénérable témoin du passé, de sorte qu'il est actuellement dissimulé aux regards. Il serait à souhaiter pour l'histoire du pays que cette pierre revoie le jour. »

Le texte est précieux, même s'il faut le lire avec prudence. Parent emploie le mot « dolmen », mais la description qu'il donne — une pierre unique, dressée, terminée en pointe — correspond plutôt à un monolithe ou un menhir. Yvan Barat, dans la Carte archéologique de la Gaule (2007), note que cette pierre, située « au bord d'un probable itinéraire antique », pourrait aussi bien être une borne routière d'époque romaine. Quoi qu'il en soit, ce monolithe en grès rouge — un matériau inhabituel dans la région, où le calcaire domine — se dressait à quelques centaines de mètres de Bennecourt, c'est-à-dire aux portes mêmes de Gommecourt, avant d'être englouti dans un trou par un cultivateur excédé.

Ce témoignage illustre parfaitement le destin des mégalithes dans les campagnes : des monuments millénaires réduits au statut de « cailloux » encombrants, sacrifiés aux commodités de l'agriculture.

Le Camp de César à Port-Villez : des silex néolithiques sur un éperon stratégique

De l'autre côté de la Seine, face à l'embouchure de l'Epte, l'éperon barré du Camp de César à Port-Villez domine le paysage depuis un promontoire abrupt de plusieurs hectares. Ce site, occupé de manière répétée depuis la Préhistoire jusqu'au haut Moyen Âge, a livré un mobilier lithique abondant que les archéologues attribuent à l'époque néolithique — confirmant que les plateaux dominant le confluent Seine-Epte étaient bel et bien habités et fréquentés par les communautés qui bâtissaient, quelques kilomètres plus au nord, les allées couvertes du Vexin.

L'éperon de Port-Villez sera réoccupé à l'âge du Fer comme oppidum (fortification celtique), puis à l'époque romaine et même par les Vikings au IXᵉ siècle — un site au croisement de la Seine et de l'Epte qui confirme, une fois de plus, la vocation de « carrefour » de cette zone de confluent. Les communautés néolithiques qui y taillaient leurs silex avaient sous les yeux le même paysage que les bâtisseurs des allées couvertes — et faisaient partie du même monde.

Les haches polies de Bennecourt : une preuve indirecte de tombes mégalithiques perdues

La preuve la plus fascinante de l'existence d'un passé mégalithique autour de Gommecourt ne provient pas d'un monument, mais d'un sanctuaire gallo-romain. Au sanctuaire de la Butte du Moulin à Vent à Bennecourt, les fouilles dirigées par Luc Bourgeois entre 1982 et 1988 ont mis au jour, dans des niveaux datés du Bas-Empire (IVᵉ siècle apr. J.-C.), un lot remarquable de mobilier néolithique : une lame d'herminette polie en silex blond de 13 centimètres, deux lames de haches polies en roche dure verte (dolérite et éclogite, roches importées des Alpes ou de Bretagne), et surtout une petite hache-pendeloque perforée au talon en roche verte à grain fin.

Ce dernier objet est particulièrement significatif. Comme le note Luc Bourgeois dans la monographie du sanctuaire (DAF n° 77, 1999), « la hache-amulette perforée au talon constitue un élément caractéristique » de la civilisation Seine-Oise-Marne, « parmi les parures très abondantes livrées par les tombes mégalithiques de cette civilisation découvertes dans le Bassin parisien » (d'après Bailloud, 1974). La taille modeste des haches — autour de 10 centimètres — est conforme au module typique des haches SOM.

Que font ces objets néolithiques dans un sanctuaire gallo-romain du IVᵉ siècle ? L'explication la plus vraisemblable est qu'ils ont été prélevés dans des sépultures mégalithiques des environs — ouvertes, pillées ou réutilisées à l'époque romaine — puis déposés dans le sanctuaire comme offrandes. Cette pratique est bien documentée dans toute la Normandie et le Bassin parisien : des haches polies, des bifaces et des armatures de flèches préhistoriques ont été retrouvés en contexte cultuel gallo-romain à Genainville (Val-d'Oise), à Saint-Aubin-sur-Gaillon (Eure), à Grand-Couronne (Seine-Maritime, avec un dépôt de 98 pièces !), et dans de nombreux autres sanctuaires.

Les textes antiques éclairent cette coutume. Pline l'Ancien, dans son Histoire naturelle (XXXVII), mentionne les cerauniae — « pierres de foudre » — auxquelles on attribuait des vertus protectrices. Les haches de pierre étaient considérées comme tombées du ciel avec l'éclair, et leur présence dans un sanctuaire assurait sa protection contre la foudre et les maléfices. Suétone rapporte que l'empereur Galba lui-même conservait des pierres de ce type.

Si les Gallo-Romains de Bennecourt déposaient des haches SOM dans leur temple, c'est qu'ils en trouvaient dans les environs — et qu'il existait donc, dans un rayon de quelques kilomètres autour du confluent Seine-Epte, des sépultures mégalithiques aujourd'hui disparues dont le mobilier a été récupéré. Ces tombes anonymes, dont nous ne retrouverons sans doute jamais la trace, constituent la preuve indirecte d'un paysage mégalithique autrefois présent aux portes mêmes de Gommecourt.

Haches polies néolithiques de la civilisation Seine-Oise-Marne retrouvées au sanctuaire de Bennecourt Haches polies en roche dure (dolérite, éclogite) et hache-amulette perforée de la civilisation SOM, retrouvées dans le sanctuaire gallo-romain de Bennecourt — preuves indirectes de tombes mégalithiques disparues. Reconstitution archéologique.

Toponymes et pierres oubliées

D'autres indices, plus ténus, jalonnent le territoire. Le lieu-dit La Pierre-Fiche à Bray-et-Lû, dans la vallée de l'Epte à quelques kilomètres en amont de Saint-Clair, porte un nom évocateur : « pierre fichée » désigne généralement un menhir ou une pierre dressée. Le site a livré un abondant mobilier gallo-romain (céramique du Iᵉʳ au Vᵉ siècle), mais aucun vestige mégalithique n'y a été formellement identifié — le nom seul témoigne d'un souvenir disparu. Plus au sud, dans les Yvelines, les toponymes Plaine de la Pierre Levée et Poteau de la Pierre Levée, le long de la voie antique Beauvais-Orléans, signalent d'autres mégalithes engloutis par le temps.

Ces noms de lieux sont les dernières traces d'un monde perdu. Quand la pierre elle-même a disparu, broyée ou enfouie, il ne reste que le mot — et encore faut-il que quelqu'un se souvienne de ce qu'il signifie.

🔥 FOCUS : La gardienne des tombeaux — Ce qu'on sait (et ce qu'on ignore) des croyances néolithiques

Que croyaient les bâtisseurs de mégalithes ? La question est vertigineuse — et il faut d'emblée reconnaître que nous n'en savons presque rien avec certitude. Les peuples du Néolithique n'avaient pas d'écriture : leurs mythes, leurs prières, leurs chants sont perdus à jamais. Tout ce qui nous reste, ce sont les traces matérielles — les pierres gravées, les objets déposés avec les morts, l'architecture des tombeaux — et l'interprétation, toujours fragile et révisable, que les archéologues en proposent. Mais ces traces sont suffisamment éloquentes pour dessiner les contours d'un univers symbolique riche et cohérent.

Gardoenne-des-tombeaux

Gardiennes de tombeaux par Joseph de Baye

Seins, collier, hache : un langage partagé. Le motif le plus fréquemment gravé dans les allées couvertes et les hypogées de la civilisation SOM est celui d'une paire de seins surmontée d'un collier simple ou multiple, parfois accompagné de haches sculptées en position verticale. On le retrouve de la Belgique à la vallée de la Seine, en passant par la Champagne, le Vexin et les Yvelines — à Guiry-en-Vexin, Boury-en-Vexin, la Pierre-Turquaise de Saint-Martin-du-Tertre, Dampsmesnil/Aveny dans l'Eure, Épône et Aubergenville dans les Yvelines, et dans plusieurs hypogées de la Marne. L'uniformité de ce motif sur une aire géographique aussi vaste suppose des réseaux de transmission culturelle et rituelle d'une ampleur considérable — des personnes circulaient, portant avec elles un savoir symbolique partagé.

Une « déesse des morts » ? Les archéologues du début du XXᵉ siècle ont baptisé cette figure la « déesse des morts » ou la « déesse-mère ». L'interprétation semblait aller de soi : les seins évoquaient la maternité, le collier le rang social ou sacré, et la position de la gravure — toujours à l'entrée du tombeau, entre le vestibule et la chambre funéraire — suggérait une divinité veillant sur le passage entre le monde des vivants et celui des morts. « Les sépultures collectives seraient protégées par la présence d'une déesse qui dirigerait les morts vers un autre monde », résume un spécialiste du sujet. « Cette nouvelle mère redonnerait la vie aux êtres dans ce monde. »

Mais la réalité est sans doute plus complexe. Comme le souligne la préhistorienne Marylène Patou-Mathis, « l'existence au Néolithique d'un culte rendu à une déesse-mère unique et universelle n'est pas archéologiquement prouvée ». Le grand néolithicien Jean Guilaine, du Collège de France, propose de voir dans ces figurations des représentations d'ancêtres plutôt que de véritables divinités au sens où l'entendent les religions historiques — des figures tutélaires liées à un lignage ou à un clan, plutôt qu'à un panthéon structuré.

Pas seulement une déesse. Les hypogées de la Marne, mieux conservés que les allées couvertes du Vexin parce que creusés dans la craie, ont livré des figurations plus complètes qui enrichissent considérablement le tableau. Au musée d'archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye, on peut observer les moulages de ces gravures. À Coizard (Marne), dans l'hypogée n° 23 de la nécropole du Razet, coexistent sur les parois de l'antichambre un personnage masculin à tête encapuchonnée — un « dieu » ? un ancêtre ? — et une figure féminine à collier et seins. Les deux se font face, de part et d'autre de l'entrée. Ailleurs, dans le même groupe d'hypogées, des haches en bas-relief sont sculptées en position verticale, le tranchant tourné vers l'entrée de la chambre, « comme pour en défendre l'accès ».

L'image qui se dessine n'est donc pas celle d'un « culte de la femme » ou d'un « monothéisme féminin », mais plutôt celle d'un système de protection symbolique combinant une figure féminine (liée à la fécondité, à la nourrice, au passage), une possible figure masculine (liée à l'autorité, à la garde), et des haches (liées à la puissance, au défrichement, à la protection contre les forces maléfiques). Le tout formait une sorte de dispositif rituel concentré à l'entrée du tombeau — le point le plus sensible, celui où les vivants rencontraient les morts.

Le trou des âmes : un passage rituel. L'ouverture ovale percée dans la dalle d'entrée — le « trou des âmes » — renforce cette idée de passage contrôlé entre deux mondes. Fermé par un lourd bouchon de pierre (158 kg à Guiry), il ne pouvait être ouvert que par un effort collectif — un geste délibéré, probablement accompagné de rites dont nous ne savons rien. Le nom moderne de « trou des âmes » est évidemment une invention d'archéologues romantiques, mais il capte quelque chose de juste : cette ouverture était le seul lien physique entre l'intérieur de la tombe (le monde des morts, de l'obscurité, du silence) et l'extérieur (le monde des vivants, de la lumière, du bruit). La passer, c'était franchir une frontière.

Les trépanations : médecine ou rituel ? Plusieurs crânes trouvés dans les sépultures collectives SOM portent des traces de trépanation — des trous soigneusement percés dans la boîte crânienne, parfois de plusieurs centimètres de diamètre. Certains montrent des signes de cicatrisation, preuve que l'opéré a survécu parfois des années. D'autres crânes ont été découpés après la mort pour en extraire des rondelles crâniennes — des disques d'os portés comme amulettes ou pendentifs, percés d'un trou de suspension.

Crâne de jeune fille trépanée

Crâne de jeune fille trépanée au silex, 3500 av. JC, Wikipédia


Ces pratiques attestent l'existence d'individus détenteurs de savoirs spécialisés — une maîtrise chirurgicale remarquable pour l'époque, combinée à une dimension rituelle évidente (la rondelle crânienne n'a pas de fonction médicale). Peut-on parler de « chamanes » ? Le terme, emprunté aux cultures sibériennes, est sans doute anachronique. Mais l'idée de personnes reconnues par la communauté pour leurs compétences à la fois techniques et spirituelles — capables d'ouvrir un crâne comme de présider à une inhumation — s'impose assez naturellement.

La chasse, le sauvage et les morts. Un dernier trait mérite attention. Parmi les parures déposées avec les morts dans les tombes SOM, les dents d'animaux sauvages — ours, sanglier, cerf — occupent une place de choix. Certaines tombes contenaient des pointes de flèches en abondance, parfois regroupées comme si elles avaient été déposées dans un carquois. La chasse, dans cette société d'agriculteurs-éleveurs, n'était pas seulement une activité économique : elle possédait une dimension symbolique et sociale forte, liée à la bravoure, au statut et peut-être à l'initiation des jeunes hommes. Le monde sauvage — la forêt, les bêtes, le danger — faisait partie de l'univers des morts autant que de celui des vivants.

Ce qu'on ne sait pas. Avaient-ils des mythes, des récits d'origine, des chants funèbres ? Croyaient-ils à un au-delà, à une renaissance, à un voyage de l'âme ? Les gravures de la « déesse » étaient-elles peintes de couleurs vives, aujourd'hui disparues ? Des cérémonies se déroulaient-elles dans le vestibule, devant le trou des âmes, avant chaque inhumation ? Nous ne le saurons sans doute jamais. Le silence des pierres est la limite de l'archéologie — et c'est aussi ce qui rend ces vestiges si émouvants. Ils nous disent, de la manière la plus nette, que ces gens prenaient soin de leurs morts, qu'ils les accompagnaient d'objets précieux, qu'ils bâtissaient pour eux des monuments durables, et qu'ils plaçaient à l'entrée de ces monuments une figure qui veillait sur le passage. Le reste, tout le reste — les prières, les larmes, les noms des défunts — est à jamais perdu dans le calcaire du Vexin.

V. Un paysage disparu : pourquoi nous avons perdu nos mégalithes

Les chiffres de la destruction

L'état actuel du patrimoine mégalithique du Vexin ne donne qu'une image dérisoire de ce qui existait il y a cinq mille ans. Pour le seul Val-d'Oise, les archéologues estiment que le Néolithique final a pu voir l'édification d'au moins trois cents sépultures collectives en pierre — un chiffre cohérent avec la démographie probable de l'époque. Il n'en subsiste aujourd'hui que quinze — un taux de survie de 5 %.

Et la destruction ne remonte pas à l'Antiquité. Depuis 1800 — c'est-à-dire en à peine deux siècles —, au moins treize allées couvertes et cinq menhirs ont été documentés comme détruits dans le Val-d'Oise. Les chiffres pour les Yvelines sont plus difficiles à établir, mais la tendance est identique : la stèle gravée de l'allée couverte de Marly-le-Roi, par exemple, n'a été sauvée que par miracle en 1927, après que le monument avait été « détruit presque complètement, les pierres étant débitées en matériaux de construction par le propriétaire » dès 1841.

Les paveurs de Paris

La cause principale de cette hécatombe est banale : le besoin en matériaux de construction. Les dalles mégalithiques, en calcaire massif ou en grès, constituaient un stock de pierre taillée prêt à l'emploi. Il suffisait de les débiter en blocs pour obtenir des moellons de qualité, des pavés ou des bordures. Au XIXᵉ siècle, avec l'expansion des villes et le développement du réseau routier, cette exploitation s'est accélérée. Les mégalithes du Vexin ont littéralement été broyés pour paver les rues de Paris et de Pontoise.

L'agriculture et l'indifférence

L'autre facteur de destruction est l'agriculture. Le monolithe de Limetz-Villez/Bennecourt, « renversé dans un trou profond » par un cultivateur à la fin du XIXᵉ siècle, n'est qu'un cas parmi des centaines. Les labours profonds, les remembrements, la mécanisation ont achevé ce que les siècles précédents avaient commencé. Les pierres qui dépassaient du sol gênaient les charrues, et personne — ni les propriétaires, ni les autorités — ne se souciait de les protéger.

Il faut ajouter les fouilles sauvages et le vandalisme, qui n'ont pas épargné les monuments survivants. L'allée couverte de Guiry-en-Vexin, pourtant classée monument historique depuis 1958, a subi des dégradations après cette date. D'autres monuments, non protégés, ont été pillés par des amateurs de « trésors » ou simplement dégradés par ignorance.

Ce qui survit, et ceux qui veillent

Malgré cette hémorragie, quelques monuments ont traversé les siècles. Outre l'allée couverte du Bois-Couturier à Guiry et celle du Fayel à Saint-Clair-sur-Epte, le Vexin conserve l'allée couverte de Dampont à Us (déplacée dans le jardin du musée Tavet-Delacour à Pontoise), celle d'Aveny à Dampsmesnil (Eure), le dolmen de la Pierre Plate en forêt de l'Isle-Adam, et plusieurs menhirs dispersés dans le paysage.

Le musée archéologique départemental du Val-d'Oise à Guiry-en-Vexin et le Parc naturel régional du Vexin français jouent un rôle essentiel dans la protection et la valorisation de ce patrimoine. Le musée conserve les mobiliers issus des fouilles, propose des reconstitutions pédagogiques, et publie depuis 2019 un Petit guide des mégalithes du Val-d'Oise qui recense les sites visitables. Le PNR intègre les mégalithes dans ses parcours de randonnée et ses programmes de sensibilisation. Mais la bataille n'est pas gagnée : chaque année, des monuments non protégés continuent de se dégrader, faute de moyens et d'attention.

📖 SCÈNE DE VIE : Le dernier menhir de la vallée
Route de Villez à Bennecourt, un jour d'automne, vers 1889

Augustin regarde la pierre avec contrariété. Depuis qu'il a repris la ferme de son père, ce grand caillou rougeâtre lui complique l'existence. Il dépasse d'un bon mètre au-dessus du labour, et Dieu sait combien il s'enfonce encore dans la terre. La charrue doit le contourner à chaque passage, ce qui laisse une bande de friche triangulaire, inutile, que les ronces colonisent dès le printemps.

Son père, et le père de son père avant lui, avaient toujours respecté la pierre. Les vieux du village l'appelaient « la Pierre-Rouge » ou simplement « le grès ». Certains disaient qu'elle était là depuis les Gaulois. D'autres, que c'était le diable qui l'avait plantée, et qu'il ne fallait pas y toucher. Le curé, lui, n'en pensait rien — il avait d'autres soucis.

Augustin n'est pas superstitieux. Il a fait son service militaire, il lit le journal, il sait que le progrès passe par la mise en valeur de chaque arpent. Et cette pierre, qui n'est bonne ni à bâtir (le grès est trop dur pour le ciseau), ni à amender (il n'est pas calcaire), ne sert qu'à faire perdre du temps et de la surface.

Il faut deux jours et quatre hommes pour creuser autour de la base. La partie enterrée est aussi longue que la partie visible — un bloc gigantesque, terminé en pointe, qui s'enfonce dans l'argile comme une dent dans une mâchoire. Quand les cordes et les leviers finissent par la faire basculer, elle tombe avec un bruit sourd qui fait trembler le sol et soulève un nuage de poussière rousse. Augustin fait creuser un trou profond à l'endroit même, et on y roule la pierre, qui disparaît sous la terre en quelques pelletées.

Le labour suivant est impeccable. La bande de friche disparaît. Les ronces ne reviennent plus. Augustin est satisfait.

Dix ans plus tard, un certain Parent, érudit local, écrira dans un opuscule que personne ne lira : « Il serait à souhaiter pour l'histoire du pays que cette pierre revoie le jour. » Elle ne l'a jamais revu. Sous les blés de Bennecourt, quelque part entre la route de Villez et la rivière, dort peut-être encore un menhir de grès rouge, plus vieux que Rome, plus vieux que les Gaulois, plus vieux que la mémoire — un témoin muet d'un monde où les pierres parlaient aux morts.

Destruction d'un monolithe de grès rouge près de Bennecourt vers 1889
Vers 1889, un cultivateur fait abattre le monolithe de grès rouge qui se dressait près de la route de Villez à Bennecourt. Reconstitution d'après Parent, 1899.

Conclusion : Gommecourt, carrefour des vivants et des morts

Le Vexin du Néolithique final ne ressemblait pas aux grandes étendues de blé, d'orge et de colza que nous voyons aujourd'hui depuis les hauteurs de Gommecourt. C'était un territoire jalonné de monuments — allées couvertes sur les rebords de plateau, menhirs dressés le long des chemins de crête, peut-être des sanctuaires en bois dont aucune trace ne subsiste. Les centaines de sépultures collectives qui parsemaient le Vexin et ses marges formaient un réseau dense, visible de loin, inscrit dans le paysage comme autant de repères pour les vivants.

Le confluent de la Seine et de l'Epte, ce carrefour qui structure toute l'histoire de Gommecourt, était déjà un lieu de passage et d'échanges pour les communautés néolithiques. L'occupation du Camp de César à Port-Villez, les haches polies SOM retrouvées dans le sanctuaire de Bennecourt, le monolithe disparu de Limetz-Villez, l'allée couverte du Fayel en vallée de l'Epte : tous ces indices convergent pour dessiner l'image d'un paysage mégalithique autour de Gommecourt, aujourd'hui invisible mais autrefois bien réel.

Et le fil ne s'arrête pas au Néolithique. Les haches polies déposées dans le temple gallo-romain de Bennecourt au IVᵉ siècle après J.-C. — deux mille ans après la construction des tombeaux d'où elles provenaient — montrent que la mémoire longue du lieu n'avait pas disparu. Les Gallo-Romains du confluent savaient que des « anciens » avaient vécu là avant eux. Ils ouvraient leurs tombes, prenaient leurs haches, et les offraient à leurs propres dieux comme des talismans contre la foudre. La continuité est saisissante : du bâtisseur néolithique qui gravait une déesse sur la dalle d'entrée de sa tombe au paysan gallo-romain qui glissait une « pierre de foudre » sous son oreiller, un même geste de protection traverse les millénaires.

Aujourd'hui, il faut marcher jusqu'à Guiry-en-Vexin pour voir une allée couverte, ou jusqu'à Saint-Clair-sur-Epte pour deviner l'emplacement d'un monument oublié. Mais celui qui arpente le plateau entre Gommecourt et La Roche-Guyon, le regard tourné vers ces champs immenses où rien ne dépasse plus de la surface, peut se souvenir qu'il marche sur un cimetière de pierres — et que sous ses pieds, peut-être, dorment encore les morts que cinq mille ans d'oubli n'ont pas réussi à effacer.

L'article suivant de cette série, consacré à la révolution néolithique dans le Vexin, explorera le quotidien de ces communautés d'agriculteurs-éleveurs — leurs villages, leurs champs, leurs techniques, leurs échanges — dont les mégalithes ne sont que le volet funéraire.

Sources et pour aller plus loin

Ouvrages de référence :

Sources utilisées dans l'article :

  • Notice Limetz-Villez, dans BARAT 2007 (Parent, 1899 ; Bourselet, Clérisse, 1933).
  • Notice Saint-Clair-sur-Epte, dans Carte archéologique du Val-d'Oise (Destouches, 1929 ; Peek, 1975, n° 32).
  • Notice Port-Villez, dans BARAT 2007.
  • BOURGEOIS 1999, chap. 2.2.12 (outillage préhistorique remployé au Bas-Empire) et chap. 3.2.2 (offrandes d'outils préhistoriques dans les ensembles cultuels gallo-romains).

Visites recommandées :

  • Allée couverte du Bois-Couturier, Bois de Morval, Guiry-en-Vexin (95). Accès libre, sentier balisé. Parking du Bois-de-Morval.
  • Musée archéologique départemental du Val-d'Oise, 4 place du Château, 95450 Guiry-en-Vexin. Tél. 01 34 33 86 00.
  • PNR du Vexin français, parcours « L'Archéologie du Vexin français » (départ musée archéologique de Guiry).