50 av. J.-C. – 500

Bonnières-les-Guinets : un bourg antique en territoire carnute

L'autre rive du confluent

Sur le plateau de Bonnières-sur-Seine, à quelques kilomètres de Gommecourt mais de l'autre côté de la Seine, une agglomération gallo-romaine oubliée dort sous les labours. Avec son temple, ses ateliers de verriers et ses enduits peints polychromes, le bourg des Guinets fut pendant cinq siècles le pendant carnute du monde véliocasse de Bennecourt. Son histoire, reconstituée pièce par pièce par près de deux siècles de découvertes fortuites, éclaire d'un jour nouveau le carrefour antique du confluent Seine-Epte.

De l'autre côté du fleuve

Depuis les crêtes du plateau de Gommecourt, par temps clair, on distingue au sud-ouest, par-delà le ruban de la Seine, un autre plateau — plus vaste, légèrement incliné vers le fleuve. C'est le plateau de Bonnières-sur-Seine. À vol d'oiseau, la distance entre les deux villages est modeste : quatre à cinq kilomètres. Mais les Guinets, l'agglomération antique qui nous intéresse, se trouvaient en retrait sur ce plateau, bien au-delà du coteau visible depuis Gommecourt. Par beau temps, on pouvait deviner la ligne du plateau de Bonnières à l'horizon, mais pas distinguer les bâtiments du bourg antique. L'intervisibilité entre les deux sites reste incertaine — la topographie l'autorise en théorie, pas en pratique courante.

Et la distance réelle, en déplacement humain, était bien plus considérable qu'à vol d'oiseau. Il fallait d'abord descendre du plateau de Gommecourt vers la vallée de l'Epte ou les berges de Clachaloze — un coteau abrupt, une bonne demi-heure de marche. Puis traverser la Seine, ce qui supposait un bac, un gué saisonnier ou le détour par un pont inexistant à cette époque. La voie n° 18, qui reliait Vernonnet à Bonnières en suivant la rive droite de la Seine par Bennecourt et le hameau de Gloton, franchissait le fleuve précisément à cet endroit — un passage que des générations de riverains ont emprunté avant et après les Romains. De l'autre côté, il fallait encore remonter le coteau de Bonnières pour atteindre le plateau. En tout, une bonne heure et demie de marche, peut-être deux avec un chargement. La distance réelle avoisinait les sept à huit kilomètres.

Et pourtant, malgré cette distance, les deux rives se connaissaient. Les sanctuaires de Bennecourt et des Guinets, établis de part et d'autre du fleuve sur les deux territoires frontaliers, témoignent d'un lien qui transcendait la barrière naturelle de la Seine. Ce lien, c'est celui d'un carrefour — et les deux rives en formaient les deux moitiés complémentaires.


I. Les Carnutes : le peuple de l'autre rive

Pour comprendre Bonnières, il faut d'abord comprendre à quel monde elle appartenait. La Seine, dans cette partie de son cours, ne séparait pas seulement deux plateaux. Elle séparait deux peuples gaulois, deux civitates dont les limites se sont prolongées pendant des siècles sous la forme des diocèses chrétiens.

Au nord de la Seine, le territoire des Véliocasses s'étendait de Rouen aux rives de l'Epte. C'est le monde auquel appartenait Gommecourt — le Vexin, futur diocèse de Rouen. Au sud du fleuve commençait le domaine des Carnutes, l'un des peuples les plus puissants et les plus étendus de la Gaule celtique. Leur territoire couvrait un immense arc de cercle allant de Chartres (Autricum) à Orléans (Cenabum), englobant la Beauce, le Perche et les plateaux qui descendent vers la Seine. Le diocèse de Chartres, qui en héritera les limites, s'étendait ainsi jusqu'aux portes de Mantes et de Bonnières — bien plus au nord que ne le laisserait supposer la carte actuelle des Yvelines.

César, dans la Guerre des Gaules, fait des Carnutes un peuple central de la résistance gauloise. C'est dans leur forêt — un lieu sacré dont la localisation exacte fait encore débat — que se réunissait chaque année l'assemblée des druides de toute la Gaule, en un endroit considéré comme le centre du pays. C'est aussi à Cenabum, en 52 avant notre ère, que le signal de la grande révolte fut donné : les Carnutes massacrèrent les marchands romains installés dans la ville, déclenchant l'enchaînement qui mènerait à la coalition de Vercingétorix et à Alésia.

La Carte archéologique de la Gaule (Barat, 2007) précise la géopolitique celtique du département des Yvelines : la majeure partie du territoire relevait des Carnutes, séparés des Véliocasses au nord par le cours de la Seine. Le quart nord-est était occupé par les Parisii, et un petit lambeau au nord-ouest relevait des Aulerques Éburovices (diocèse d'Évreux). Des entités plus petites se faisaient jour dès cette époque : les Durocasses autour de Dreux, reconnaissables à leur monnayage spécifique, et le territoire du futur pagus Madriacensis (la Madrie), identifiable par la diffusion de bronzes frappés à la fin de l'Indépendance.

À Bonnières, on se trouvait donc à l'extrême limite nord du territoire carnute — au bord du fleuve qui marquait la frontière avec les Véliocasses. Une position frontalière qui explique, comme on va le voir, la nature même du site des Guinets.


II. Les Guinets : un bourg révélé par fragments

L'agglomération antique des Guinets n'a jamais fait l'objet d'une campagne de fouilles programmées. Tout ce que l'on sait d'elle provient de découvertes fortuites, de prospections de surface et de photographies aériennes — deux siècles d'indices patiemment rassemblés, dont la synthèse la plus complète est celle d'Yvan Barat dans la Carte archéologique de la Gaule (département des Yvelines, 2007). C'est dire que le tableau qui suit ne représente qu'une fraction de ce qui existe sous les champs du plateau. Le potentiel archéologique du site est considérable, et chaque labour, chaque prospection, est susceptible de livrer de nouvelles pièces du puzzle.

1835 : la première mention

La plus ancienne signalisation du site remonte à A. Cassan en 1835. Le site est alors décrit comme un lieu de trouvailles antiques sur le plateau, aux lieux-dits les Guinets, la Haute Butte, les Garcillières et la Camboire. Ces quatre toponymes dessinent une zone étendue le long de la voie Paris-Rouen par la rive gauche (voie antique n° 1), que trois voies romaines traversent ou rejoignent : la voie n° 1 elle-même, la petite voie n° 18 venant de Vernonnet par Bennecourt, et la voie n° 19 qui se prolonge vers Sénantes (Eure-et-Loir). C'est un carrefour routier.

Un temple, des artisans, des murs peints

Les photographies aériennes, notamment celles de G. Billard et du Service archéologique départemental des Yvelines (SADY) en 1992, ont transformé la compréhension du site. Elles révèlent la présence d'un fanum — un temple gallo-romain de type celtique, avec sa cella carrée et son péribole (enceinte sacrée). Un bâtiment annexe est visible à proximité. Plus significatif encore : une large structure ovale entourant le bâtiment cultuel a été identifiée. Barat interprète ce fossé comme appartenant à un sanctuaire gaulois antérieur à la construction du fanum romain. Sa localisation, en face du sanctuaire de Bennecourt de l'autre côté de la Seine, en fait un sanctuaire de frontière — cette fois-ci appartenant à la civitas des Carnutes.

Les nombreuses prospections menées sur le site laissent supposer la présence d'ateliers de verriers (creusets, scories vitrifiées) et de balnéaires (pilettes d'hypocauste). L'occupation s'étend du Ier siècle avant J.-C. au Ve siècle après J.-C. — soit plus de cinq cents ans de vie continue sur ce plateau.

Les matériaux de construction retrouvés en surface dressent le portrait d'un bourg substantiel : tegulae et imbrices (tuiles à rebords et couvre-joints), pilettes d'hypocauste (système de chauffage par le sol), morceaux d'enduit peint, mortier blanc et mortier de tuileau, pierres meulières, torchis. Les enduits peints sont particulièrement remarquables : Blanchet, dès 1913, signalait des fragments « où dominait le rouge comme couleur de fond, avec des parties d'encadrement jaune de deux tons, une large plate-bande et un filet avec des ornements jaunes, bleus, roses ou blancs sur fond noir ». Ce décor polychrome — rouge, jaune à deux tons, bleu, rose, blanc sur fond noir — est le signe d'un bâtiment de qualité, peut-être une domus ou un édifice public.

Dans le secteur du fanum proprement dit, des moellons, un fragment de placage et un possible fragment d'entablement en calcaire ont été repérés, ainsi que des morceaux d'enduit peint rouge — le décor intérieur du temple lui-même.

Le mobilier : ce que les objets racontent

Le mobilier céramique recueilli en surface, détaillé par Barat, dessine une image vivante des échanges commerciaux du bourg. On y trouve des amphores venues de loin : amphores Gauloise 4 de Narbonnaise (Ier–IIIe siècle), un tesson de dolium à dégraissant nummulithique (Ier siècle), une amphore de Bétique de type Haltern 70 (première moitié du Ier siècle — du vin ou des sauces de poisson importés d'Espagne), et un rebord d'amphore Gauloise 12 normande. La sigillée — cette céramique fine rouge, véritable marqueur du commerce gallo-romain — provient des ateliers du Centre de la Gaule et de l'Argonne (est de la France), couvrant une période allant du Ier au IVe siècle. La céramique fine comprend de la terra nigra du Ier siècle, de la métallescente du Centre de la Gaule (IIe siècle), et un gobelet à paroi fine de Trêves (IIIe–IVe siècle). La céramique commune inclut des productions de La Boissière-École et de la céramique granuleuse des IVe et Ve siècles — ces mêmes types que l'on retrouve de l'autre côté de la Seine, sur les sites de Gommecourt (Les Sablons, Les Longues Rayes).

Un objet se distingue dans cet inventaire : une figurine en terre cuite représentant une femme couchée. Ce type d'ex-voto, courant dans les sanctuaires gallo-romains, est généralement lié à des cultes de fécondité ou de guérison. Il confirme la vocation religieuse du lieu.

Enfin, une perle en pâte de verre bleue et un tesson de verre bleuté viennent compléter le tableau — peut-être les produits des ateliers de verriers dont les creusets et les scories attestent la présence.

Des monnaies romaines de Gordien III, d'Otacilia Severa et de Philippe II ont été découvertes sur le site, ainsi que des bronzes et potins gaulois. Parmi ces derniers, des potins attribuables aux Carnutes confirment l'appartenance du site au territoire de ce peuple.

Vue aérienne du site des Guinets à Bonnières-sur-Seine, avec traces du fanum Le plateau des Guinets à Bonnières-sur-Seine : sous les champs de céréales, les traces du fanum et de l'agglomération antique sont visibles en photographie aérienne (clichés G. Billard / SADY)

Carte du territoire de Bonnières à l'époque antique Bonnières à l'époque antique : l'agglomération des Guinets sur le plateau, les trois voies romaines, le fanum, l'enceinte du Bois de la Roquette — et, en contrebas, le bourg fluvial qui prendra le relais à l'époque mérovingienne


🔥 FOCUS : Deux sanctuaires en miroir — Bennecourt et les Guinets

Le parallèle entre les deux sanctuaires du confluent est saisissant. D'un côté de la Seine, sur la Butte du Moulin à Vent à Bennecourt, un sanctuaire gaulois fondé dès La Tène D1 (peut-être La Tène C2, soit le IIe siècle avant notre ère) se présente sous la forme d'un petit enclos carré ouvert à l'est, avec un temple en bois au-dessus d'un autel souterrain en fosse. Le mobilier est dominé par les monnaies gauloises et les fibules en fer — l'armement y est faiblement représenté, ce qui oriente vers un culte civil plutôt que guerrier. Ce sanctuaire évolue lentement vers un fanum en pierre, avec galerie, podium et autel extérieur, dans une romanisation « progressive et imparfaite » selon les termes de Barat.

Un détail géographique mérite d'être souligné : le Bois du Moulin à Vent, où se trouvait le sanctuaire, est administrativement sur la commune de Bennecourt, mais il est bien plus proche de Gommecourt que du bourg de Bennecourt lui-même. Sur le plateau, c'est une simple promenade depuis le village — les habitants de Gommecourt y vont encore régulièrement. Le sanctuaire de frontière véliocasse n'était donc pas isolé dans la campagne : il se trouvait dans le voisinage immédiat d'un habitat, celui de Gommecourt, dont les sites des Sablons et du Bosquet attestent l'occupation dès l'époque gallo-romaine.

De l'autre côté du fleuve, aux Guinets, un fossé ovale antérieur au fanum romain trahit l'existence d'un sanctuaire gaulois contemporain. Les deux lieux sacrés se faisaient face, séparés par la Seine, mais unis par leur fonction : marquer et sacraliser la frontière entre Véliocasses et Carnutes.

Ce phénomène de « sanctuaires de frontière » n'est pas propre au confluent de l'Epte. Barat note que, dans le département des Yvelines, tous les sanctuaires attestés (Bennecourt, Mézières-sur-Seine, et probablement les Guinets) se situent en zones frontalières — à l'exception de Septeuil. Plus en aval, à Meulan-Les Mureaux, un autre site frontalier carnute est identifié dès l'époque gauloise : l'Île-Belle, interprétée comme un « poste-frontière et comptoir commercial des Carnutes » face aux Véliocasses du val d'Oise.

La frontière n'était donc pas une ligne vide entre deux mondes hostiles, mais au contraire un espace sacré, un lieu d'échange et de rencontre encadré par les dieux. Les habitants de Gommecourt et ceux des Guinets priaient peut-être des divinités différentes — mais ils priaient face à face, de part et d'autre de l'eau, et cette symétrie n'avait rien de fortuit.

Schéma comparatif des sanctuaires de Bennecourt et des Guinets Deux sanctuaires en miroir : Bennecourt (Véliocasses, fouillé) et les Guinets (Carnutes, jamais fouillé) de part et d'autre de la Seine — même position frontalière, même évolution d'un enclos gaulois vers un fanum romain


III. Le trésor des 1 431 monnaies

Le site de Bonnières a livré l'un des trésors monétaires les plus importants du département des Yvelines. Découvert dans des circonstances qui ne sont pas précisées par les sources, ce dépôt comptait 1 431 monnaies identifiées grâce à l'intervention de la Société archéologique de Rambouillet. Leur composition est un instantané de la circulation monétaire dans le bourg au milieu du IIIe siècle.

La pièce la plus ancienne est un bronze de Caracalla (211–217). Viennent ensuite, par ordre chronologique, 1 monnaie de Macrin, 6 d'Élagabal, 1 de Pupien, puis les règnes « stables » du milieu du siècle : 126 monnaies de Gordien III et 104 de Philippe Ier, accompagnées de 16 d'Otacilia Severa et 15 de Philippe II. Le règne agité de Trajan Dèce est représenté par 33 pièces, suivi de Trébonien Galle (47), Volusien (27), Émilien (4), Valérien (95) et sa femme Mariniana (3). Le règne de Gallien fournit 161 monnaies et celui de Salonine 74 — un couple impérial dont les émissions massives reflètent la crise monétaire de l'époque.

Mais le chiffre le plus frappant est celui de Postume : 624 monnaies, soit près de 44 % du total. Postume, cet officier romain proclamé empereur par les légions de Gaule en 260, fonda l'éphémère « Empire des Gaules » (Imperium Galliarum) qui, pendant quinze ans, gouverna la Gaule, la Bretagne et l'Hispanie depuis Trêves. Le fait que ses monnaies dominent écrasamment le trésor de Bonnières confirme que le bourg des Guinets, comme toute la Gaule du Nord, fonctionnait dans l'orbite économique de l'Empire gaulois plutôt que de Rome pendant cette période troublée.

Un trésor de cette taille — plus de 1 400 pièces — n'est pas une bourse perdue par un voyageur. C'est le signe d'un enfouissement volontaire, probablement lié aux troubles qui secouèrent la Gaule dans le dernier tiers du IIIe siècle. Le propriétaire — un marchand ? un prêtre du fanum ? un notable local ? — a rassemblé l'ensemble de ses avoirs monétaires et les a cachés dans la terre, avec l'espoir de les retrouver une fois le danger passé. Il ne les a jamais récupérés.


IV. Les marges du bourg : Bois de la Roquette, Maison Brûlée et bord de Seine

L'agglomération des Guinets ne se limitait pas au plateau autour du fanum. Plusieurs sites périphériques dessinent les contours d'un territoire plus vaste.

L'enceinte du Bois de la Roquette

À l'est du bourg, à cheval sur les communes de Bonnières-sur-Seine et de La Villeneuve-en-Chevrie, une enceinte complexe de terre s'étend sur une surface considérable. Le cœur est un terrassement quadrangulaire d'environ 1,50 mètre de haut, couvrant un peu moins de 1 hectare. Il est entouré d'une enceinte plus grande, dont trois côtés ont pu être reconnus, englobant une aire pouvant atteindre 6 hectares. En 1979, une prospection de S. Simon a repéré de la tuile à rebords et un monticule pierreux à l'extérieur de la petite enceinte, mais aucun lien formel avec l'occupation antique n'a pu être établi. Le couvert végétal limite les observations. Des quantités considérables de silex, en grande partie gélifractées et probablement néolithiques, jonchaient la surface — indice d'un site bien plus ancien, peut-être réoccupé ultérieurement.

La Maison Brûlée

À l'est de la Camboire, au lieu-dit La Maison Brûlée, un possible écart de l'agglomération a été identifié le long de la route Paris-Rouen. Au XIXe siècle, on y trouva un stylet en bronze — un instrument d'écriture, signe d'un habitant lettré —, quelques fragments de vases dont de la sigillée, une corne de bœuf et, plus troublant, des ossements humains en partie carbonisés. La présence d'ossements brûlés, associés à un bâtiment situé sur une route, pourrait suggérer une nécropole à incinération, ou les restes d'un incendie ayant touché une zone d'habitat. Une prospection réalisée en 1986 n'a cependant livré aucun mobilier supplémentaire.

Le bord de Seine : un passage du fleuve

Sous l'actuel bourg de Bonnières-sur-Seine, en contrebas du plateau, des vestiges gallo-romains attestent un établissement lié au franchissement du fleuve. En face de la gare, place du 8 mai 1945, des fondations d'une bâtisse rectangulaire (7 à 8 mètres de côté) ont été découvertes lors de travaux de construction. Plus au sud, rue Gambetta, à l'école Saint-Louis, un four de tuilier gallo-romain aurait été observé, et de la céramique commune a été trouvée en prospection en 1977.

Ce pôle fluvial, modeste à l'époque antique, jouera un rôle majeur dans la suite de l'histoire : c'est lui qui prendra le relais quand le bourg du plateau sera abandonné.


📖 SCÈNE DE VIE : Le verrier des Guinets
Plateau de Bonnières-sur-Seine, les Guinets, un matin d'été vers 180 apr. J.-C.

Camulius essuie la sueur de son front avec un chiffon de laine déjà noir de cendre. Le four, alimenté depuis l'aube par du bois de hêtre séché deux saisons, ronfle dans l'atelier ouvert sur trois côtés. La température, à l'intérieur du creuset, dépasse ce qu'aucun homme ne pourrait supporter au toucher — plus de mille degrés, même si Camulius ne sait pas compter ainsi. Ce qu'il sait, c'est la couleur : quand le mélange de sable, de soude et de chaux prend cette teinte orange presque blanche, c'est le moment.

Avec une longue canne en fer, il prélève une boule de verre en fusion — une masse incandescente, lourde, qui oscille au bout du tube comme une goutte de miel géant. Il la pose sur la plaque de marbre que son père avait fait venir de Mantes, la roule, la façonne. Aujourd'hui, c'est une commande spéciale : une perle en pâte de verre bleue, teinte au cobalt, pour une femme de la rive nord — une habitante de Gommecourt ou de Bennecourt, il ne sait plus, le passeur du bac ne fait pas bien la distinction. Ce qui compte, c'est qu'elle paiera en bonnes monnaies.

Depuis son atelier, Camulius voit le fanum dont le toit de tuiles rouges brille dans le soleil du matin. Des pèlerins y montent par le chemin du plateau — certains viennent de loin, par la grande voie de Paris. D'autres arrivent du fleuve, essoufflés par la montée du coteau. Ils portent des offrandes : des figurines en terre cuite, des monnaies, parfois un poulet vivant dont le cri se mêle au bourdonnement du four. Le dieu qui habite le temple — Camulius ne prononce jamais son nom tout haut — protège le passage de la Seine. C'est grâce à lui que les marchands traversent sans chavirer, que les troupeaux franchissent le gué quand les eaux sont basses, que les récoltes du plateau ne sont pas grêlées.

Camulius reprend sa canne. La perle refroidit, et la couleur bleue apparaît — profonde, presque noire, avec des reflets que seul le verre sait produire. Dans dix-huit siècles, un archéologue la trouvera dans un champ labouré, à quelques pas d'un morceau de creuset vitrifié, et notera sur son carnet : « perle en pâte de verre bleue ». Il ne saura rien de Camulius, ni du four de hêtre, ni de la femme de la rive nord. Mais la perle, elle, aura traversé le temps.

Reconstitution d'un atelier de verrier gallo-romain sur le plateau des Guinets
Reconstitution d'un atelier de verrier gallo-romain — creusets, scories vitrifiées et perles de verre témoignent de cette activité aux Guinets

V. Du plateau à la vallée : les Mérovingiens prennent le relais

L'agglomération des Guinets semble définitivement abandonnée au cours du Ve siècle. Aucun mobilier postérieur à cette date n'a été retrouvé sur le plateau — même une hache mérovingienne présentée comme provenant du site lors d'une exposition en 1923 est douteuse, et Barat estime qu'elle provient plus vraisemblablement de la nécropole située sous le village actuel.

Mais l'abandon du plateau ne signifie pas la fin de Bonnières. Au contraire : une nouvelle bourgade prend le relais en contrebas, le long de la Seine, à l'emplacement de la ville actuelle. Comme le note Barat, « après cette date, une nouvelle bourgade paraît avoir pris le relais sous la ville actuelle, si l'on en juge par les multiples espaces funéraires mérovingiens connus (au moins trois) ». Ce transfert du plateau vers la vallée — du monde des vivants gallo-romains vers celui des vivants mérovingiens — est un phénomène classique dans les Yvelines. On l'observe aussi à Rosny-sur-Seine, où la nécropole fouillée en 1894 autour de l'ancienne église témoigne du même glissement.

Au moins trois nécropoles mérovingiennes

Les découvertes mérovingiennes de Bonnières, toutes fortuites — lors de travaux de voirie, de construction ou d'aménagement —, dessinent un bourg étendu et durablement occupé.

Le centre-ville, autour de l'église actuelle et de la rue Gambetta, a livré une succession de tombes étalées dans le temps. Un sarcophage d'enfant monolithe a été trouvé près de l'église paroissiale (XVIIIe siècle), accompagné de vases dont l'un contenait un petit trésor de bronzes du Haut-Empire très oxydés — un héritage antique réutilisé comme offrande funéraire ? Entre la gare et la rue Gambetta, un squelette fut découvert avec un « vase gris à large ventre » entre les genoux — un dépôt funéraire typiquement mérovingien. En 1923, des cercueils en plâtre épais de texture grossière furent mis au jour dans une cour près de l'école Saint-Louis. Et en 1894, contre le mur de l'ancien cimetière, quatre sarcophages en plâtre décorés et quatre sépultures sous dalles grossièrement taillées furent exhumés. Barat reproduit les dessins de N. Berthelier-Ajot montrant un panneau de sarcophage décoré en plâtre — un art funéraire modeste mais soigné, typique de la vallée de la Seine mérovingienne.

La sortie ouest, le long de l'actuelle N13, fut le théâtre d'une découverte plus importante mais malheureusement mal documentée : des travaux de voirie entraînèrent la mise au jour « sans surveillance » de nombreuses sépultures mérovingiennes. L'intervention de la conservatrice du musée de Beauvais permit de récupérer une importante série de céramiques et des accessoires métalliques révélateurs : une épingle à renflement polyédrique, des boucles et rivets scutiformes de ceinture du VIe siècle, et surtout une grande plaque-boucle à nombreuses bossettes et décor incisé de type aquitain, datable de la fin du VIIe ou du début du VIIIe siècle. Ce type de garniture de ceinture, caractéristique du sud-ouest de la Gaule, témoigne de contacts à longue distance ou de la présence de populations venues du sud.

Près de l'ancienne église Saint-Leuffroy, à 150 ou 200 mètres à l'ouest du centre, des sépultures non décrites furent attribuées à l'époque mérovingienne.

Enfin, à peu près en face de la gare, sur les voies ferrées, quatre pointes de lance et un scramasaxe (le long couteau de combat franc) furent découverts — des armes qui accompagnaient les défunts masculins dans l'autre monde. Ces pièces sont conservées au musée de Mantes-la-Jolie.

Ce que les morts racontent des vivants

L'étendue de ces nécropoles — au moins trois espaces funéraires distincts, couvrant du Ve au VIIIe siècle — indique un bourg mérovingien actif et étendu. La diversité du mobilier funéraire (sarcophages en plâtre, sarcophages monolithes, simple dalles, inhumations avec armes ou sans) reflète une société hiérarchisée, où coexistaient des notables, des artisans et des paysans. La plaque-boucle de type aquitain, en particulier, intrigue : s'agit-il d'un objet importé, arrivé par le commerce fluvial de la Seine ? Ou du signe de la présence, à Bonnières, de populations ou de modes venues du sud de la Gaule ? La question reste ouverte.

Barat souligne un point essentiel : beaucoup de ces découvertes ont été mal datées au XIXe siècle, à une époque où l'on avait tendance à remonter la chronologie et à qualifier de « gauloises » des tombes qui relevaient en réalité du haut Moyen Âge. Ce fut le cas à Rosny-sur-Seine, commune voisine, et probablement aussi à Bonnières. Le dossier mériterait d'être rouvert à la lumière des méthodes modernes — si des vestiges subsistent encore sous le bourg actuel.

📖 SCÈNE DE VIE : La traversée
Le bac de Gloton, entre Bennecourt et Bonnières, un matin de printemps vers 150 apr. J.-C.

Le bac n'est qu'une large barque à fond plat, assez solide pour porter un chariot et ses deux bœufs, assez souple pour ne pas se briser contre les pieux du débarcadère quand le courant pousse. Vindomaros, le passeur, connaît chaque humeur du fleuve — les remous de la rive gauche quand le vent d'ouest souffle, le banc de sable qui se déplace chaque printemps après les crues, le tourbillon sournois à mi-chemin que les anciens attribuent à un esprit de l'eau.

Ce matin, il fait traverser un groupe de marchands venus du nord par la voie de Vernonnet. Ils portent de la sigillée rouge des ateliers du Centre, emballée dans de la paille — des assiettes, des coupes, un mortier Drag. 45 dont le bec verseur est orné d'une tête de lion. Destination : le marché des Guinets, là-haut sur le plateau. Les marchands parlent le même gaulois que Vindomaros, mais avec un accent du Vexin que les gens d'ici trouvent comique. De l'autre côté, sur la rive sud, un cultivateur attend avec un chargement de blé pour les entrepôts de Bennecourt.

Le fleuve fait à peine cent mètres de large à cet endroit, et la traversée dure le temps de chanter trois couplets. Vindomaros pousse sur la perche, guide le bac dans le courant, et le halage fait le reste. Entre deux voyages, il regarde les deux rives — la Butte du Moulin à Vent à sa gauche, toute proche, avec le petit temple de pierre dont la galerie brille au soleil. De l'autre côté, le coteau de Bonnières monte vers le plateau qu'il ne voit pas — là-haut, quelque part dans les champs, les Guinets et leur fanum, les fours de verriers dont la fumée s'élève peut-être au-dessus de la ligne de crête. Deux sanctuaires, deux mondes, un fleuve. Et lui, Vindomaros, au milieu. Comme Gommecourt, dont il aperçoit les toits de tuile sur le plateau au nord-est : toujours au carrefour, toujours entre les mondes.

Reconstitution d'un bac traversant la Seine entre Bennecourt et Bonnières à l'époque gallo-romaine
Le bac de Gloton : entre Bennecourt (rive droite, Véliocasses) et Bonnières (rive gauche, Carnutes), la traversée de la Seine reliait deux mondes que tout rapprochait

Conclusion : les deux faces du confluent

Bonnières-les-Guinets est le miroir de Gommecourt. Là où Gommecourt appartenait aux Véliocasses et au diocèse de Rouen, Bonnières appartenait aux Carnutes et au diocèse de Chartres. Là où Gommecourt avait son carrefour de voies romaines et ses petits habitats dispersés sur le plateau, Bonnières avait son agglomération, son fanum et ses ateliers. Là où Bennecourt gardait la frontière sacrée côté véliocasse, les Guinets la gardaient côté carnute. Les deux sites ne se comprennent pas l'un sans l'autre.

Cette complémentarité n'a rien d'un hasard : elle est la conséquence directe de la position de carrefour du confluent Seine-Epte. Un carrefour n'existe que s'il a deux rives, deux routes, deux versants. Gommecourt et Bonnières, séparés par la Seine, formaient les deux piliers d'un même dispositif — commercial, religieux, humain — qui a fonctionné pendant des siècles avant que l'abandon du plateau des Guinets et le repli vers le bourg fluvial de Bonnières ne referment ce chapitre de l'histoire.

Mais le passage de la Seine, lui, ne s'est jamais interrompu. Les Mérovingiens qui enterrent leurs morts avec des scramasaxes et des plaques-boucles aquitaines au pied du coteau ne sont pas des étrangers : ils sont les héritiers — transformés, mêlés de sang nouveau, porteurs d'une langue et d'une foi différentes — de ces mêmes hommes et femmes qui, siècle après siècle, ont traversé le fleuve entre les deux sanctuaires.

Voir aussi : L'Antiquité — La romanisation pour le contexte général du confluent à l'époque gallo-romaine, et Le sanctuaire de Bennecourt pour le versant véliocasse de cette histoire.


Sources et pour aller plus loin

Source principale : Yvan Barat, Carte archéologique de la Gaule — Les Yvelines, 78, Paris, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres / Maison des Sciences de l'Homme, 2007. Notices : Bonnières-sur-Seine (n° 089), p. 130-136 ; Cadre géographique et physique, p. 52-72.

Sources complémentaires : A. Cassan, Statistique de l'arrondissement de Mantes, 1835, p. 31. E. Grave, « Bonnières », in Notices archéologiques, 1891, p. 131-133. L. Anquetin, 1899. A. Blanchet, Les trésors de monnaies romaines et les invasions germaniques en Gaule, Paris, 1900 ; Carte archéologique de la Gaule romaine, 1913, p. 162. M.-G. Poncelet, Monographie de Bonnières-sur-Seine, 1924, p. 126-133 ; 1947. V. Bourselet, H. Clérisse, Dictionnaire historique de l'arrondissement de Mantes, 1933. A. Moutié, « Notice sur un trésor de monnaies romaines trouvé à Bonnières-sur-Seine », Mémoires de la Société archéologique de Rambouillet, 1853. G. Billard, H. Grimaud, Prospections aériennes, SADY, 1992. M. Langlois, P. Laforest, O. Bigot, Rapport de prospections aériennes, SADY, 2000. L. Bourgeois, Le sanctuaire rural de Bennecourt (Yvelines), Paris, Maison des Sciences de l'Homme, 1999 (Documents d'archéologie française, n° 77). T. Derks, Gods, Temples and Ritual Practices. The Transformation of Religious Ideas and Values in Roman Gaul, Amsterdam, 1998. Gallia, 17-2, 1959, p. 272-274 (nécropole mérovingienne de Bonnières).