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La tour de Bellevue (1118) – XIIe siècle

Une fortification de frontière au-dessus de Gommecourt

Le site de la tour dite de Bellevue domine encore aujourd’hui le village, mais il n'en reste plus que quelques traces au sol. Son origine remonte au XIIe siècle, au cœur des tensions entre le royaume de France et le duché de Normandie sur la frontière de l’Epte.

La Motte de Bellevue : Un Château de Siège Oublié de Gommecourt

Un témoin silencieux de l'histoire médiévale

Au cœur de Gommecourt, sur le point culminant d'une crête séparant les vallées de l'Epte et de la Seine, se dresse un vestige discret mais remarquable de notre histoire : la motte de Bellevue. Cette modeste élévation de terre, haute de moins de deux mètres et de forme approximativement carrée, cache en réalité un passé fascinant lié à l'un des conflits les plus intenses du début du XIIe siècle.

En effet, au début du XIIᵉ siècle, la vallée de l'Epte constitue l'une des principales zones de friction entre le royaume de France et le duché de Normandie, alors sous domination des rois d'Angleterre. La situation féodale est singulière : le duc de Normandie, Henri Ier Beauclerc, est à la fois vassal du roi de France pour son duché et souverain indépendant outre-Manche.

Enluminure-LouiVI-le-Gros-Henri_beauclair_Bremule Les années 1116–1119 correspondent à une phase aiguë du conflit opposant Henri Ier au roi Louis VI le Gros, marquée par des opérations rapides, des sièges et la construction d'ouvrages fortifiés temporaires le long de la frontière. Dans ce contexte, les vallées de l'Epte et de la Seine jouent un rôle stratégique majeur, tant pour la circulation des troupes que pour la surveillance du territoire.
Le milieu du XIIᵉ siècle dans la vallée de l'Epte est loin d'être un vide géopolitique : c'est une frontière militarisée entre deux puissances féodales — le roi de France et le duc de Normandie (également roi d'Angleterre).

L'étude de Bruno Lepeuple montre que cette zone fut le théâtre d'opérations rapides de siège, de contre-châteaux et de prises de place fortes, liées précisément à la confrontation entre Louis VI le Gros et Henri Ier Beauclerc.

Figure1-p188 Carte inspirée du chapitre "Deux contre-châteaux d'Henri Ier Beauclerc en 1118-1119 : approche historique et topographique." de Bruno Lepeuple de "Des châteaux et des sources Archéologie et histoire dans la Normandie médiévale"

Contexte géopolitique : Normandie, France et conflits au début du XIIᵉ siècle

Origines du duché normand

seine_remontee-vikingLe duché de Normandie trouve ses racines dans le Traité de Saint-Clair-sur-Epte (9 ou 10 juillet 911), par lequel le roi franc Charles III le Simple donne des terres le long de la Seine au chef viking Rollo en échange de sa conversion et de sa promesse de défendre le territoire contre d'autres raids. Ce territoire devient progressivement une principauté avec une identité politique et militaire propre.

Ce mélange de traditions scandinaves et franciennes donne naissance à une aristocratie normande puissante qui maîtrise le duché, développe des institutions féodales et étend son influence.

Ducs de Normandie et rois de France : un lien féodal fragile

Officiellement, les ducs de Normandie sont vassaux du roi de France. Mais dans la pratique, l'autorité du duc normand est très forte, parfois supérieure à celle du roi. Après 1066, lorsque Guillaume le Conquérant devient roi d'Angleterre tout en gardant le duché, l'équilibre des pouvoirs se complexifie : un même homme contrôle à la fois la Normandie et l'Angleterre, créant ce que certains historiens appellent l'Empire anglo-normand.

Pourquoi une guerre entre Normandie et France au début du XIIᵉ siècle ?

Motte-castrale-XIs-reconstitution Au début du XIIᵉ siècle, le roi d'Angleterre Henri Ier Beauclerc détient aussi le duché de Normandie. Héritier du Conquérant, il consolide ces possessions après des conflits familiaux internes (notamment contre son frère Robert Courteheuse, duc de Normandie, qu'il bat le 28 septembre 1106 à la bataille de Tinchebray).

Mais Louis VI le Gros, roi de France depuis 1108, voit dans cette concentration de pouvoirs un danger pour la couronne française. Il cherche à limiter l'influence du duc d'Angleterre/Normandie en soutenant des opposants normands ou en contestent l'expansion. Cela aboutit à des hostilités directes entre 1116 et 1119, où le roi de France soutient notamment Guillaume Cliton (neveu d'Henri) dans sa prétention au duché, mais il en est vaincu lors de la bataille de Brémule en 1119.
La paix qui s'ensuit ne règle pas toutes les tensions, mais elle illustre le genre de conflits féodaux et dynastiques qui structurent l'arrière-plan d'un nombre important de chantiers fortifiés.
Entre 1100 et 1130, le royaume de France et le duché de Normandie sont engagés dans une série de rapides mais significatives confrontations militaires et politiques.
emplacements-des-forteresses-anglo-normandes-et-francaises-de-la-frontiere-de-l-Epte-Bellevue-colorise Le duché est issu de l'installation des Vikings sur la Seine en 911. Il a ensuite été transformé en principauté puissante, et est tenu au début du XIIᵉ siècle par Henri Ier Beauclerc, roi d'Angleterre et duc de Normandie. Sa puissance inquiète Louis VI le Gros, roi de France, qui soutient des opposants normands et cherche à limiter l'influence anglo-normande. Des conflits comme la bataille de Brémule (1119) reflètent cette tension, faisant du duché de Normandie à la fois un allié contesté, un vassal ambigu et un rival stratégique.

C'est dans ce climat de rivalité frontalière et dynastique que des fortifications temporaires comme la Tour de Bellevue prennent tout leur sens : signaler, contrôler et défendre des zones frontalières stratégiques dans un contexte de menace permanente.

1118 : Une année de guerre entre Français et Normands

Pour comprendre l'origine de ce site, il faut remonter à l'année 1118, époque où la frontière entre le royaume de France et le duché de Normandie était source de tensions constantes. Cette année-là, un événement décisif se produisit dans notre région : la prise de Gasny par les troupes du roi de France Louis VI le Gros.

La prise de Gasny par ruse

soldat-francais-XIsAu printemps 1118, dans le cadre de la confrontation entre Louis VI et Henri Ier Beauclerc, les Français parviennent à s'emparer de Gasny par un stratagème audacieux. Les sources médiévales rapportent qu'une petite troupe s'introduisit dans la localité en dissimulant ses armes sous ses capes, profitant de l'absence de méfiance immédiate des défenseurs.
Selon les récits transmis par les chroniqueurs, notamment Suger et Orderic Vital, les assaillants prirent rapidement le contrôle de la place en s'appuyant sur le clocher de l'église, utilisé pour l'occasion comme point fortifié assimilable à une tour. Cette utilisation opportuniste d'un bâtiment religieux illustre le caractère improvisé mais efficace de l'opération.
La prise de Gasny provoqua une réaction rapide des forces normandes :

La réaction d'Henri Ier Beauclerc

Face à cette audace française, la riposte normande ne se fit pas attendre. Henri Ier Beauclerc, roi d'Angleterre et duc de Normandie, fils cadet du célèbre Guillaume le Conquérant, décida d'isoler Gasny en faisant construire deux fortifications de siège. Ces ouvrages reçurent des noms moqueurs de la part des assiégés français : « Malassis » et « Gîte du lièvre » (en latin : trulla leporis), signes que ces constructions hâtives n'impressionnaient guère les défenseurs. En effet, ce ne sont pas des châteaux féodaux pérennes, mais des ouvrages rapides, de terrain et donc moqués par leurs adversaires, d'où ces noms peu respectueux.

Place de Gasny dans la topographie militaire du XIIᵉ siècle

La vallée de l'Epte et ses gués (y compris Gasny) constituent des axes de pénétration et de franchissement naturels entre la Normandie et le royaume de France.
L'archéologie du paysage montre que ce secteur a été au cœur de plusieurs tentatives de prise de contrôle, notamment parce que chaque fortification ou ouvrage de campagne perturbait directement la capacité de mouvement de l'adversaire.

Bellevue : Le mystérieux "Gîte du lièvre"

Une identification probable

Si le château de Malassis a été clairement identifié sur la rive droite de l'Epte (commune actuelle de Sainte-Geneviève-lès-Gasny), le second ouvrage est resté longtemps énigmatique. Les historiens pensent aujourd'hui que la motte de Bellevue à Gommecourt correspond très probablement à ce fameux « Gîte du lièvre » mentionné par le chroniqueur normand Orderic Vital.

tourBellevue-illustration

Restitution hypothétique de la Tour de Bellevue (1118)

Cette illustration propose une reconstitution de la fortification de la Tour de Bellevue telle qu'elle pouvait apparaître au début du XIIᵉ siècle.
Il s'agissait probablement d'un ouvrage temporaire en terre et en bois, installé sur un relief naturel dominant la vallée de la Seine.

La motte, de forme quadrangulaire, était partiellement creusée dans la pente et partiellement retenue par un coffrage et une palissade en bois. Une tour légère en bois permettait l'observation et le commandement, sans construction maçonnée.
Aujourd'hui, seule la motte de terre subsiste, intégrée au paysage et recouvert d'arbres.

Une toponymie révélatrice

Le nom même de « Gîte du lièvre » n'est certainement pas anodin. La stratégie du lièvre consiste à récupérer des terriers existants ou à se nicher dans des creux de terrain naturellement favorables. Cette appellation correspond parfaitement au site de Bellevue : un aménagement minimal sur un emplacement naturellement propice à la surveillance des vallées environnantes.

Le saviez-vous ?

Le "Gîte du Lièvre" tire son nom d'une particularité du lièvre : contrairement au lapin qui creuse son terrier, le lièvre se contente d'aménager sommairement un gîte dans une dépression naturelle du terrain (appelé "gîte" ou "forme"). Cette stratégie opportuniste rappelle celle des constructeurs de Bellevue, qui ont exploité un relief naturel favorable plutôt que de tout construire de zéro.

Une architecture singulière

Un plan atypique

La motte de Bellevue présente des caractéristiques inhabituelles pour une fortification de terre médiévale :

  • Forme carrée : rare pour ce type d'ouvrage, elle suggère l'existence d'un coffrage en bois destiné à retenir les terres
  • Hauteur modeste : moins de 2 mètres en moyenne
  • Fossé partiel : bordée par un fossé uniquement sur son côté nord-ouest
  • Talus rectiligne : une portion de talus part du tertre vers le sud-est, dans la pente du coteau dominant la Seine

Plan-Bellevue

Selon Note sur trois ouvrages fortifiés des vallées de la Seine et de l'Epte de Alphonse-Georges Poulain (1920)

Une construction économique

La partie excavée du site est aujourd'hui très restreinte et ne correspond pas, même en tenant compte du comblement naturel, au volume des matériaux accumulés. Les spécialistes pensent que le tertre a été constitué en raclant la couche superficielle du terrain alentour, la craie affleurant en de nombreux endroits dans la région.

Le mystère des matériaux

Une récupération possible ?

La proximité du sanctuaire gallo-romain de Bennecourt, situé sur la commune voisine à environ 2 km à vol d'oiseau, soulève une hypothèse séduisante concernant l'approvisionnement en matériaux. Ce sanctuaire, occupé du IIe siècle avant J.-C. au IVe siècle de notre ère, abritait trois temples en pierre et constituait un important lieu de culte gaulois puis gallo-romain.

Toutefois, plusieurs éléments invitent à la prudence :

  • Les fortifications de siège comme Bellevue étaient construites dans l'urgence, en quelques jours ou semaines tout au plus
  • Le transport de pierres sur 2 km, depuis la vallée de la Seine jusqu'au sommet de la crête, aurait nécessité un temps et une main-d'œuvre considérables
  • Aucune trace archéologique de maçonnerie n'a été identifiée sur le site de Bellevue lors des observations de Poulain (1920)
  • La motte semble avoir été constituée principalement de terre et de bois, avec probablement un coffrage en bois pour maintenir les terres
  • L'urgence militaire de 1118 favorisait des solutions expéditives : terrassement rapide et palissades en bois

Si récupération de matériaux antiques il y eut, elle concerna plus vraisemblablement des constructions romaines abandonnées plus proches, dans la vallée immédiate ou sur le plateau. La pratique était certes courante au Moyen Âge pour les châteaux pérennes, mais pour un ouvrage temporaire de campagne, la terre et le bois constituaient les matériaux les plus rationnels.
Il est également possible que quelques pierres aient servi à renforcer les angles du coffrage ou la base d'une tour en bois, sans pour autant constituer l'essentiel de la structure.

sanctuaire-gaulois-Bennecourt-maquette

Maquette - sanctuaire Gaulois - Bennecourt

Une position stratégique

Le choix de l'emplacement de Bellevue n'était pas le fruit du hasard :

Infographie-postiion-Bellevue - Face à Malassis : les deux châteaux de siège barraient la vallée de l'Epte en aval de Gasny
- Surveillance étendue : le site permettait de contrôler à la fois la vallée de l'Epte et celle de la Seine
- Point culminant : position dominante sur la ligne de crête séparant les deux vallées

Distances depuis Bellevue

  • Gasny (cible du siège) : environ 8 km au nord
  • Malassis (le second contre-château) : environ 6 km au nord-est
  • La Roche-Guyon : environ 3 km au sud
  • La Seine : 500 mètres en contrebas à l'ouest
Cette position à mi-chemin entre Gasny et La Roche-Guyon permettait de surveiller la vallée tout en restant en communication avec la base arrière.

Une existence éphémère

Comme beaucoup de châteaux de siège, la motte de Bellevue eut une durée de vie très courte. Construite dans l'urgence militaire de 1118, elle fut probablement abandonnée une fois le conflit terminé. Contrairement aux grands châteaux de pierre, ces fortifications temporaires n'étaient pas destinées à perdurer.

Le site ne sera plus jamais mentionné dans les sources médiévales après cet épisode, témoignant de son rôle uniquement conjoncturel dans la stratégie militaire d'Henri Ier Beauclerc.

Après 1119 : L'abandon et l'oubli

La bataille de Brémule scelle le destin de Bellevue

La bataille de Brémule, livrée le 20 août 1119 dans le Vexin normand, marque un tournant décisif dans le conflit franco-normand. Henri Ier Beauclerc y remporte une victoire éclatante sur Louis VI le Gros. Bien que le nombre de combattants soit relativement modeste pour l'époque, les conséquences politiques sont majeures : Henri capture ou met en déroute de nombreux barons français, dont Guillaume II de Garande, renforçant considérablement sa position en Normandie.

Cette victoire aboutit à des négociations de paix. Le rapport de force s'étant clairement établi en faveur d'Henri Ier, la pression militaire sur la frontière de l'Epte se relâche. La prise de Gasny par les Français, qui avait déclenché la construction de Bellevue et Malassis, perd de son importance stratégique.

Un abandon rapide et définitif

Dans ce nouveau contexte pacifié, les fortifications temporaires de siège perdent leur raison d'être. Bellevue et Malassis, construits dans l'urgence de 1118 pour bloquer Gasny, sont probablement abandonnés dès 1119-1120. Contrairement aux grands châteaux de pierre destinés à marquer durablement le territoire et affirmer le pouvoir seigneurial, ces ouvrages de campagne en terre et bois n'avaient jamais été conçus pour durer.

Les palissades en bois pourrissent, le fossé se comble progressivement, la motte elle-même s'érode sous l'action du ruissellement et de la végétation. Le site retourne à la vie agricole, probablement cultivé ou utilisé comme pâture. Seule subsiste cette légère élévation de terre, suffisamment modeste pour ne pas gêner l'exploitation du terrain.

Huit siècles de silence

Le silence des sources médiévales après 1118 est éloquent : aucun texte, aucune charte, aucun document ne mentionne plus Bellevue. Ni les cartulaires des abbayes voisines, ni les actes seigneuriaux de La Roche-Guyon ne conservent trace de cette fortification éphémère. Même le nom de "Gîte du Lièvre" disparaît des mémoires, remplacé par le toponyme "Bellevue" qui reflète simplement la qualité du panorama offert par ce point culminant.

Cette amnésie documentaire est caractéristique des ouvrages militaires temporaires : construits pour répondre à une urgence tactique précise, ils s'effacent avec elle. Contrairement aux donjons qui deviennent centres de pouvoir seigneurial, ou aux abbayes qui perpétuent leur mémoire par leurs archives, un contre-château n'a pas vocation à laisser de traces une fois sa mission accomplie.

La redécouverte au XXe siècle

Ce n'est qu'en 1920, avec les travaux méticuleux d'Alphonse-Georges Poulain, que le site refait surface dans la conscience historique. Cet archéologue autodidacte, correspondant du Ministère de l'Instruction publique et futur conservateur du musée de Vernon, parcourt systématiquement les vallées de la Seine et de l'Epte à la recherche de vestiges médiévaux.

Lors de ses prospections, il identifie cette modeste butte de terre au lieu-dit "Bellevue" et en relève le plan. Par recoupement avec les textes d'Orderic Vital et l'analyse de la position stratégique du site, il émet l'hypothèse qu'il pourrait s'agir du mystérieux "Gîte du Lièvre" mentionné huit siècles plus tôt.

Cette identification sera confirmée et affinée en 2008 par les travaux de Bruno Lepeuple, archéologue médiéviste spécialiste de l'architecture castrale normande. Son étude comparative de Bellevue et Malassis, croisant sources textuelles, analyse topographique et étude du contexte militaire de 1118, établit de manière convaincante que ces deux sites correspondent bien aux deux contre-châteaux d'Henri Ier Beauclerc.

Extrait de
"Note sur trois ouvrages fortifiés des vallées de la Seine et de l'Epte"
Par Alphonse-Georges POULAIN Correspondant du Ministère de l'Instruction publique
p.48 ...
Le troisième fortin est assis sur la pointe d'un petit promontoire à cheval sur les vallées de la Seine et de l'Epte, à l'intersection d'un chemin rural venant de la place du hameau de Cachaloze et du chemin entretenu de ce village à Gommecourt.
C'est un point culminant à l'altitude de 123 mètres. Il se compose d'une butte plate d'un ovale irrégulier de 3 mètres de hauteur environ, défendue du côté de Gommecourt où le terrain est en pente très douce, par un fossé de 2 mètres de largeur. Un épaulement prolonge cet ouvrage du côté de l'Est où le terrain est incurvé en forme de cavée, et un.autre du côté Sud-Ouest,parallèlement à la vallée de la Seine, sur la crête de la colline.
L'ouverture qui le sépare de la butte fut ouverte, je crois, après coup (n° 3 du plan). Le lieu-dit a nom Belle-vue, commune de Gommecourt (Seine-et-Oise), n" 43 du plan cadastral, section D, et a toujours appartenu au domaine de la Roche-Guyon.
De ce point stratégique, l'on distingue les tours féodales de Baudemont, dans le Vexin Normand, de la Roche-Guyon et du Mesnil-Esnard, près Bonnières, ainsi que tout le pays environnant, de Mantes à Vernon.
Je ne puis assigner aucune date à cet ouvrage fortifié.

Une trace inattendue dans le paysage

Au-delà du témoignage de Poulain, un autre indice remarquable de la présence de la fortification a survécu jusqu'à nos jours : son empreinte dans le cadastre moderne.

Une empreinte dans le parcellaire

Au-delà des vestiges physiques, la Tour de Bellevue a laissé une trace inattendue dans le paysage : l'empreinte de sa motte dans le découpage parcellaire actuel. Sur le cadastre de Gommecourt, la parcelle 0034, située précisément à l'emplacement de la fortification médiévale, présente une forme arrondie remarquable qui contraste nettement avec les parcelles voisines, toutes rectangulaires.


Geoportail-Cadastre-Bellevue-1

Superposition du cadastre et du relief sur Géoportail. La corrélation entre la forme de la parcelle et la topographie de la motte y est particulièrement visible.


Le parcellaire, mémoire figée du paysage

Cette anomalie parcellaire n'est pas le fruit du hasard. Elle témoigne de l'adaptation du découpage foncier à un obstacle topographique ancien : la motte fortifiée. Même après l'abandon de la fortification au XIIe siècle, cette légère élévation de terre est restée suffisamment marquée dans le paysage pour influencer durablement l'organisation des parcelles agricoles. Les limites foncières, une fois établies, tendent à se perpétuer sur de très longues périodes. Les propriétaires successifs, en délimitant leurs champs, ont contourné naturellement cette butte qui, bien que modeste (moins de 2 mètres de hauteur), créait une rupture dans la pente du coteau. Cette forme arrondie de la parcelle 0034, entourée de parcelles rectangulaires typiques du parcellaire agricole régulier, signale donc avec précision l'emplacement de l'ancien ouvrage fortifié.

Une propriété des La Rochefoucauld

Selon les observations d'Alphonse-Georges Poulain en 1920, ce terrain "a toujours appartenu au domaine de la Roche-Guyon". Cette continuité de propriété est remarquable : de 1118, date de construction de la fortification sous l'égide d'Henri Ier Beauclerc, jusqu'à la Révolution française, ce site stratégique est resté dans le patrimoine de la seigneurie de La Roche-Guyon, possession successive des Silly, des Liancourt, puis des La Rochefoucauld à partir de 1615. Cette longue continuité seigneuriale explique peut-être pourquoi le site, bien qu'abandonné militairement dès 1119-1120, n'a jamais été totalement effacé du paysage. Intégré au domaine seigneurial, il a été préservé de l'arasement complet que connaissent souvent les fortifications déclassées lorsqu'elles gênent l'exploitation agricole.

Un indice pour l'archéologie du paysage

Pour les archéologues et historiens du paysage, ce type d'anomalie cadastrale constitue un indice précieux. Elle permet de localiser avec certitude des sites fortifiés même lorsque les vestiges au sol sont ténus. Dans le cas de Bellevue, cette forme parcellaire caractéristique a sans doute contribué à guider Alphonse-Georges Poulain lors de ses prospections de 1920 : en observant les plans cadastraux, il a pu repérer cette singularité géométrique et se rendre sur place pour identifier la motte. Aujourd'hui encore, la parcelle 0034 conserve cette forme distinctive, véritable "fossile" cadastral d'une fortification vieille de neuf siècles.

Les sources historiques

Notre connaissance de cet épisode nous vient principalement de deux chroniqueurs médiévaux majeurs :

Orderic Vital (1075-1141)

Moine anglo-normand de l'abbaye de Saint-Évroult, Orderic Vital est considéré comme l'un des plus importants historiens du Moyen Âge central. Son Historia ecclesiastica constitue une source de premier ordre pour l'histoire de la Normandie ducale et du royaume d'Angleterre aux XIe et XIIe siècles.
Dans le Livre XII de son œuvre, rédigé vers 1135-1141, il rapporte qu'en 1118, lors du siège de Gasny par les Français, Henri Ier Beauclerc réagit en faisant construire deux fortifications : "duas munitiones ad Gasneium erexit, quarum una Malassis, altera trulla leporis dicta est."
Traduction : "fit ériger deux fortifications à Gasny, dont l'une fut appelée Malassis, et l'autre Gîte du Lièvre."
Cette désignation ironique de trulla leporis (littéralement "terrier du lièvre" ou "gîte du lièvre") reflète probablement le mépris des assiégés français pour ces constructions hâtives. Le terme renvoie à l'idée d'un abri provisoire utilisant les reliefs existants, à l'image du terrier que le lièvre récupère ou aménage plutôt que de le creuser entièrement lui-même. Cette désignation correspond parfaitement à un ouvrage de terre peu élevé, aménagé rapidement sur un site naturellement favorable à l'observation et à la surveillance.
Suger de Saint-Denis (vers 1080-1151)

Suger (v. 1081–1151) est un moine bénédictin, abbé de Saint-Denis, conseiller proche du roi Louis VI le Gros. Il est l'auteur de la Vita Ludovici Grossi Regis (Vie de Louis VI), chronique essentielle pour comprendre les campagnes militaires du début du XIIᵉ siècle. Bien que son récit soit favorable au roi de France, il fournit de nombreux détails topographiques et stratégiques utilisés par les historiens modernes. Sa Vie de Louis VI le Gros nous livre des détails précieux sur la prise de Gasny et les événements de 1118, notamment l'emploi stratégique du clocher de l'église comme point d'appui.
Alphonse-Georges Poulain (1875-1966)

Archéologue autodidacte normand, Alphonse-Georges Poulain consacra sa vie à l'étude du patrimoine archéologique de la vallée de la Seine. Né à Vernon, il devint correspondant du Ministère de l'Instruction publique et fut nommé conservateur du musée municipal de Vernon de 1922 à 1966 (aujourd'hui musée Blanche Hoschedé-Monet).
Infatigable prospecteur, il identifia de nombreux sites archéologiques dans le Vexin normand et français, de la Préhistoire au Moyen Âge. Son article de 1920 sur les ouvrages fortifiés des vallées de la Seine et de l'Epte, publié dans le Bulletin de la Société normande d'études préhistoriques, constitua la première tentative scientifique d'identification de la motte de Bellevue avec le "Gîte du Lièvre" d'Orderic Vital.
Ses relevés topographiques précis et ses observations de terrain restent aujourd'hui des documents de référence pour l'étude de ces sites médiévaux.
Bruno Lepeuple

Il est archéologue médiéviste, spécialiste de l'architecture castrale normande et chercheur associé au CRAHAM (Centre de Recherches Archéologiques et Historiques Anciennes et Médiévales) de l'Université de Rouen. Son étude de 2008 sur les contre-châteaux d'Henri Ier Beauclerc constitue aujourd'hui la référence scientifique sur les sites de Bellevue et Malassis. En croisant sources textuelles médiévales, analyse topographique du terrain et étude du contexte militaire de 1118-1119, il a établi de manière convaincante l'identification de ces deux sites avec les fortifications de siège mentionnées par Orderic Vital.

Un patrimoine à préserver

Aujourd'hui, la motte de Bellevue reste un témoignage discret mais précieux de l'histoire médiévale de Gommecourt et de la région. Elle rappelle l'époque où notre territoire était au cœur des affrontements entre le royaume de France et le duché de Normandie, et où chaque colline, chaque point stratégique pouvait devenir le théâtre d'opérations militaires.

Ce modeste tertre de terre incarne parfaitement la stratégie militaire du XIIe siècle : des fortifications rapides à construire, économiques en moyens, mais efficaces pour contrôler un territoire. Son nom évocateur de « Gîte du lièvre » nous rappelle aussi l'humour et l'ironie qui n'épargnaient pas même les champs de bataille médiévaux.

Pour en savoir plus

Sources médiévales

  • Orderic Vital, Historia ecclesiastica, Livre XII (rédigé vers 1135-1141), éd. Marjorie Chibnall, Oxford Medieval Texts, 6 vol., Oxford, 1969-1980. [Texte latin et traduction anglaise de référence]
  • Suger de Saint-Denis, Vie de Louis VI le Gros (vers 1144), éd. et trad. Henri Waquet, Paris, Les Belles Lettres, 1929. [Récit détaillé de la prise de Gasny en 1118]

Études modernes

  • LEPEUPLE Bruno, "Deux contre-châteaux d'Henri Ier Beauclerc en 1118-1119 : approche historique et topographique", in BOURGEOIS Luc (dir.), Des châteaux et des sources. Archéologie et histoire dans la Normandie médiévale. Mélanges en l'honneur d'Élisabeth Lalou, Publications des Universités de Rouen et du Havre, 2008, p. 187-201. [Étude de référence sur Bellevue et Malassis]
  • POULAIN Alphonse-Georges, "Note sur trois ouvrages fortifiés des vallées de la Seine et de l'Epte", Bulletin de la Société normande d'études préhistoriques, t. XXIV, 1919-1920, p. 41-51. Disponible sur Gallica. [Première identification scientifique de Bellevue]

Contexte historique général

  • BRADBURY Jim, The Capetians: Kings of France 987-1328, London, Hambledon Continuum, 2007. [Contexte du règne de Louis VI]
  • HOLLISTER C. Warren, Henry I, New Haven, Yale University Press, 2001. [Biographie de référence sur Henri Ier Beauclerc]
  • BAUDUIN Pierre, La première Normandie (Xe-XIe siècles), Caen, Presses universitaires de Caen, 2004. [Formation du duché de Normandie]

Ressources en ligne


La motte de Bellevue témoigne qu'à Gommecourt, même les plus modestes élévations de terrain peuvent receler des siècles d'histoire et nous connecter aux grands événements qui ont façonné notre pays.