NOTE SUR TROIS OUVRAGES FORTIFIÉS DES VALLÉES DE LA SEINE ET DE L'EPTE
Par Alphonse-Georges POULAIN (i) Correspondant du Ministère de l'Instruction publique
(source : Gallica - page 44 et suivantes
I
Le premier de ces « camps» dont j'aborde l'étude est situé sur la commune de Sainte-Geneviève-lès-Gasny,canton d'Ecos (Eure), au sommet d'une colline dominant la vallée de l'Epte à environ 133 mètres d'altitude, triage des Bruyères-Gruel. Il semble avoir affecté la forme d'un quadrilatère à angles arrondis, car une partie de la circonvallation Est et Sud-Est est disparue par le fait probablement d'un nivellement ancien. Cependant, l'angle Nord-Est de la levée de terre, plus volumineux que les autres, forme une sorte de bastion, finissant insensiblement (pi. I, n° 1). Il se peut que, du côté de l'Est où la pente est plus sensible, il n'y eut qu'un chemin de ronde défendu par une sim- ple palissade, sans ramparts. Le talus (dont la hauteur générale est de 1 m. 20) partant de l'angle Sud n'a plus qu'une longueur de 20 mètres avec traces de fossé extérieur. On voit qu'en cet endroit il fut nivelé pour les besoins de la culture, car l'intérieur de l'enceinte, excepté le côté Nord qui est boisé, est en labour et planté de pommiers. Il est probable que ce talus se prolongeait (voir le pointillé) dans la direction d'un petit vallon ouvert vers le Nord-Est. Le terrain s'incline en pente très douce vers ce petit vallon. En dehors du rampart Sud-Ouest (détruit par places et dépourvu de fossé) le terrain est plat. La surface de l'enceinte, examinée minutieusement à plusieurs reprises, n'a livré aucun silex taillé ou autres vestiges. Cependant, un de mes amis, M. Demante, entrepreneur de maçonnerie à Sainte-Geneviève, qui m'a aidé à en lever le plan, a recueilli dans les environs immédiats, une hache de bronze à
(1) Note présentée à la séance du 19 décembre 1920.
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anneau, une sorte de marteau aussi de bronze, une meule en poudingue et une hachette de silex. M. de Pulligny, dans Art Préhistorique en Haute-Nor- mandie, situe un « camp romain » dans le bois du « Buquet », distant de 300 mètres environ de ce lieu. Or, ce bois ne montre aucun vestige de retranchement. Peut-être conviendrait-il de voir là le campement de Gîte à lièvres mentionné par Orderic Vital dans un passage cité plus loin.
II
La seconde enceinte est située même commune à environ 1.500 mètres du village, sur le bord du plateau boisé bordé au Sud par les pentes dévalant vers la rivière d'Epte (rive droite) et à l'Ouest par un vallon qui le sépare du camp des Bruyères- Gruel précédemment décrit, où se déroule le ruban du chemin vicinal de Gommecourt à la Chapelle-Saint-Ouen (n° 2 du plan). On la nomme dans le pays « le Malassis » : le troisième porte le n° 696 de la section A sur le plan cadastral. Son plan offre une circonférence irrégulière formant une cir- convallation composée d'une levée de terre précédée d'un fossé et flanquée sur un de ses bords à l'orientation Nord-Nord-Est, d'une motte circulaire haute de 5 mètres environ, entourée elle- même d'un fossé qui l'isole ainsi du resté de l'enceinte (fig. 5 et 6). La contrescarpe de ce fossé est le prolongement de la cir- conférence générale de l'enceinte, mais, épousant la forme ronde du monticule, offre .un léger renflement vers l'extérieur. La défense de cette motte ou donjon était encore renforcée par un faible épaulement ou chemise, haut actuellement d'environ 0 m. 50, précédé d'un fossé peu large (2 m.) qui couronnait ainsi la contrevallation. Cette seconde chemise se prolonge même le long du fossé de l'enceinte vers l'Ouest, sur une longueur de 52 mètres. On ne trouve pas trace de ce terrassement sur la contrescarpe Sud-Est. Le donjon accuse à sa base, c'est-à-dire au fond du fossé, une circonférence de 106 mètres, donnant un diamètre de 34 mètres environ. Le sommet est une plateforme circulaire de 17 mètres de diamètre. Le fossé entourant la motte a une profondeur moyenne de 1 m. 80 sur une largeur d'environ 4 mètres, prise du milieu de ce fossé jusqu'au bord de la contrescarpe. L'épaulement de l'enceinte s'arrête à la contrescarpe du donjon, à son point
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médian. Cet épaulement a une hauteur moyenne de 2 m. 30 du niveau du sol environnant et son fossé une profondeur de 2 mètres sur 4 m. 80 environ de largeur. (Voir les fig. 5 et 6). Une dépression du talus large de 5 mètres sert d'entrée actuelle ; ce fut là fort probablement la véritable porte primi- tive.

FIGURE 5.
Motte vue de l'intérieur de l'enceinte.
Aucune trace de maçonnerie n'a été vue sur toute la surface de l'enceinte. Cet ouvrage semble être le plus ancien type du château féo- dal, en usage du IXe au XIIe siècle, c'est-à-dire que l'on n'y em- ploya que le bois comme matière de construction. Les ramparts étaient défendus par une palissade de bois élevée sur la crête, au bord de l'escarpe. Le donjon lui-même était construit en bois et l'on y accédait par une passerelle jetée sur le bord de la contrescarpe ou au sommet de la seconde chemise protégeant cette partie la plus forte de la fortification. Au « Malassis » l'on voit qu'une petite levée de terre proté- geait cette contrevallation ; elle fut revêtue aussi sans nul doute, d'une palissade de bois qui rejoignait celle établie sur la crête de la circonvallation.
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Nous possédons des descriptions de ces châteaux-forts pri- mitifs. La tapisserie de Bayeux nous offre à ce sujet une repré- sentation intéressante. On y voit notamment un donjon muni d'une passerelle permettant d'y pénétrer. Le château du Puiset. détruit en 1111, avait aussi un donjon en charpente construit sur une motte.

FlGURE 6.
Motte vue de l'extérieur de l'enceinte.
Quant à l'origine de cette fortification,faut-il la faire remonter au xiie siècle, comme l'indique Orderic Vital, le bon et savant moine de Saint-Evroult, dans le passage suivant de son Histoire ecclésiastique de Normandie, livre XIIe : « Tune inter Ludovicum, regem Francorum, et Henricum, regem Anglorum, gravis inimicitia erat, et tantorum principum hostilitas frequentibus damnis sua mutuo rura destruebat. LudovicusrexGuillelmumexulemadnanciscendamhereditatem suam juvabat, eiquet magna pars normanorum adminiculari toto nisu satagebat. Henricus autem castrum Sancti Clari (Saint- Clair-sur-Epte) surripuit, diuque contra Odmundum, aliosque collimitaneos prasdones tenuit, et Gallos multùm gravavit. Porro, Ludovicus Vadum Nigasii, quod Vani (Gasny) vulgo vocatur, fraudulenter adiit, ac veluti monachus, cum sociis mili- tibus qui nigris cappis amicti erant, ex insperato intravit,ibique in cella monachorum Sancti Audoeni castrum munivit, et in
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domo domini, ubi solummodo preces offerri Deo debent, spelun- cam latronum turpiter effecit. » Hoc vero rex Anglorum ut audivit, illuc cum exercitu velo- citer accessit, ibique duo castra firmavit, quas hostilis derisio turpibus vocabulis infamavit : unum enim Malassis, et aliud nuncupatur Trulla Leporis. Belliea igitur rabies fere IV annis malè furuit, incendiis et rapinis, soevisque cgedibus utramque regionem afflixit ». Le Malassis est distant de 2 kilomètres de Gasny, lieu où, d'après Orderic Vital, ce château aurait été élevé par le roi d'Angleterre Henri Ier, au cours de quatre années d'hostilités avec le roi de France Louis VI le Gros et qui se terminèrent par la bataille de Brémulle, dans le Vexin Normand, contraignant celui-ci à faire la paix. Quoiqu'il serait téméraire de suspecter l'assertion d'Orderic Vital, qui est regardé comme un historien impartial et sérieux, il se peut aussi que le roi anglais n'ait fait que compléter la défense des deux camps déjà construits ; le verbe latin flrmare a plutôt la signification de « fortifier, affermir >;. Une tradition locale que j'ai recueillie de la bouche de bûche- rons travaillant près des retranchements du « Malassis », rap- porte qu'autrefois, les Anglais en ayant été délogés par les Français, ceux-ci auraient dit que leurs ennemis y étaient « mal assis », d'où le nom de l'ouvrage. De nombreux châteaux furent bâtis au moyen-âge le long de la vallée de l'Epte en bordure de la frontière normande, y for- mant comme une ligne de défense. C'étaient les forteresses de Gisors, Neaufles-Saint-Martin, Dangu, Château-sur-Epte, Bau- demont. Ces châteaux construits en maçonnerie avec vallon- nements en terre, ont probablement au début été édifiés en bois ? Il convient de remercier ici M. Florentin Déniante, de Sainte- Geneviève, qui m'a facilité ma tâche par ses précieux rensei- gnements, et M. Guillet, propriétaire du « Malassis », pour son autorisation d'en relever le plan.
**III**
Le troisième fortin est assis sur la pointe d'un petit promon- toire à cheval sur les vallées de la Seine et de l'Epte, à l'inter- section d'un chemin rural venant de la place du hameau de Cachaloze et du chemin entretenu de ce village à Gommecourt.
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C'est un point culminant à l'altitude de 123 mètres. Il se compose d'une butte plate d'un ovale irrégulier de 3 mètres de hauteur environ, défendue du côté de Gommecourt où le terrain est en pente très douce, par un fossé de 2 mètres de largeur. Un épaulement prolonge cet ouvrage du côté de l'Est où le terrain est incurvé en forme de cavée, et un.autre du côté Sud-Ouest, paral- lèlement à la vallée de la Seine, sur la crête de la colline. L'ouverture qui le sépare de la butte fut ouverte, je crois, après coup (n° 3 du plan). Le lieu-dit a nom Belle-vue, commune de Gommecourt (Seine- et-Oise), n" 43 du plan cadastral, section D, et a toujours appar- tenu au domaine de la Roche-Guyon. De ce point stratégique, l'on distingue les tours féodales de Baudemont, dans le Vexin Normand, de la Roche-Guyon et du Mesnil-Esnard, près Bonnières, ainsi que tout le pays envi- ronnant, de Mantes à Vernon. Je ne puis assigner aucune date à cet ouvrage fortifié.
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