Le protestantisme à Gommecourt (1848-1900) : histoire d'un temple rural aujourd'hui abandonné
Introduction
À l'entrée du village de Gommecourt, sur la route de Bennecourt, se dresse un édifice religieux méconnu : un temple protestant du XIXe siècle, aujourd'hui complètement abandonné.
Sa façade blanche, envahie par la végétation, et son architecture néo-classique sobre interrogent : comment expliquer la présence d'un lieu de culte protestant dans ce petit village de la vallée de la Seine, où la population n'a jamais dépassé quelques centaines d'habitants ?
Cette question apparemment locale s'inscrit dans un mouvement religieux d'ampleur nationale : le Réveil protestant, qui a profondément marqué la France rurale entre 1820 et 1870.
L'implantation d'une communauté protestante à Gommecourt résulte d'une campagne d'évangélisation méthodique menée dans la région du Vexin français et de la vallée de la Seine à partir des années 1840. Deux événements documentés par la presse protestante de l'époque en témoignent : le prêche du pasteur Napoléon Peyrat le 12 mars 1848, qui rassemble jusqu'à 1 500 personnes dans les prairies du village, et la dédicace solennelle d'un temple le 21 juillet 1850, en présence de 4 000 participants.
Ces rassemblements massifs ne sont pas des phénomènes isolés. Ils s'inscrivent dans la continuité d'une pratique héritée des "assemblées du Désert" – ces cultes clandestins tenus en plein air par les protestants persécutés entre 1685 et 1789 – et dans le cadre d'une stratégie d'évangélisation soutenue par la bourgeoisie protestante parisienne.
Le temple de Gommecourt, construit entre 1848 et 1850 grâce au financement de Louis Courant, notable de Poissy, témoigne de cette période d'expansion du protestantisme rural en Île-de-France.
Cet article propose une analyse historique de l'implantation du protestantisme à Gommecourt, fondée sur l'exploitation de sources primaires issues de la presse protestante de l'époque (notamment le journal Le Lien de 1848 et 1850), complétées par les travaux historiques sur le Réveil protestant français.
I. Contexte historique : protestantisme et mémoire dans le Vexin français
1.1. Une présence protestante ancienne (XVIe-XVIIe siècles)
Gommecourt, situé aux confins mêmes de la Normandie, bénéficie d'une situation géographique qui favorise la diffusion de la Réforme dès le XVIe siècle. La rivière Epte, qui passe à proximité immédiate du village, marque la frontière historique entre l'Île-de-France et la Normandie. Cette Normandie voisine devient au XVIe siècle la province la plus protestante du nord du royaume, avec environ 100 000 protestants à la fin du siècle et des temples construits à Rouen, Caen, Le Havre, Saint-Lô, Dieppe et Coutances. Cette proximité explique la probable présence d'une sensibilité protestante locale dès cette époque.
En 1659, cette présence se trouve considérablement renforcée. Par le mariage de Jeanne Charlotte du Plessis-Liancourt avec François VII de La Rochefoucauld, le domaine de La Roche-Guyon (dont dépend Gommecourt) passe à la famille de La Rochefoucauld, l'une des plus illustres familles protestantes de France. Les La Rochefoucauld conservent la seigneurie de Gommecourt jusqu'à la Révolution (1789), soit 130 ans de domination d'une famille réformée.
Cette longue période sous seigneurie protestante, conjuguée à la proximité immédiate de la Normandie réformée, laisse une empreinte durable dans la mémoire collective du village.
Selon la tradition rapportée dans Le Lien de 1848, Jean Calvin lui-même aurait prêché dans plusieurs villages du Vexin, bien que cette information ne soit pas corroborée par des sources contemporaines fiables. La proximité avec Poissy, siège en 1561 d'un colloque réunissant théologiens catholiques et protestants, témoigne de l'importance stratégique de la région dans les débats religieux de l'époque. Le Vexin se trouve sur l'axe Paris-Normandie, zone de circulation des idées et des hommes.

Après l'édit de Nantes (1598), quelques communautés protestantes subsistent dans la région, mais elles demeurent très minoritaires. La Révocation de 1685 entraîne leur disparition presque totale : les temples sont détruits, les pasteurs contraints à l'exil, les fidèles sommés d'abjurer.
1.2. Les assemblées du Désert (1685-1789) : une mémoire fondatrice
La période du "Désert" désigne le siècle de clandestinité que connaît le protestantisme français après la Révocation de l'édit de Nantes. Le terme fait référence à la traversée du désert des Hébreux conduits par Moïse, évoquant à la fois l'épreuve et la révélation divine. Cette période se divise en deux phases : le "Désert héroïque" (1685-1760), marqué par des persécutions violentes, et le "Désert toléré" (1760-1789), où s'installe progressivement une tolérance de fait.
Durant la première phase, les protestants qui refusent d'abjurer organisent des assemblées clandestines, appelées "assemblées du Désert". Ces rassemblements se tiennent de nuit, dans des lieux écartés : bois, ravins, fermes abandonnées. Ils peuvent réunir entre 2 000 et 3 000 personnes, parfois jusqu'à 20 000 dans le Languedoc à partir des années 1740. Les risques sont considérables : les hommes surpris lors de ces assemblées sont envoyés aux galères, les femmes emprisonnées, les pasteurs exécutés.
À partir de 1743, notamment en Languedoc, la stratégie change. Les assemblées se tiennent désormais en plein jour, à proximité des villes, dans des lieux connus. Cette publicité assumée vise à démontrer la permanence de la communauté protestante malgré l'interdiction légale. Ces rassemblements suivent une liturgie codifiée, encadrant un prêche qui peut durer plusieurs heures.

Cette pratique du culte en plein air, imposée par la clandestinité, devient une composante de l'identité protestante française. Elle constitue une référence mémorielle forte pour les générations suivantes, y compris pour les pasteurs du Réveil au XIXe siècle. La prédication en plein air n'est donc pas seulement une technique d'évangélisation efficace, mais aussi un acte de mémoire réactivant les pratiques du Désert.
L'édit de Versailles, promulgué par Louis XVI le 7 novembre 1787, accorde un état civil aux protestants sans pour autant reconnaître leur religion. Cette "tolérance" administrative met fin aux persécutions les plus violentes, mais maintient l'interdiction du culte public. La Révolution française, par l'article 10 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, établit le principe de la liberté de culte. Les Articles organiques de 1802 marquent le retour à une reconnaissance officielle du protestantisme.
II. Le Réveil protestant et l'évangélisation du Vexin français (1820-1850)
2.1. Le Réveil protestant : un mouvement religieux européen
Le "Réveil" désigne un mouvement de renouveau spirituel et de ferveur évangélique qui traverse le protestantisme européen et américain entre 1790 et 1860. Né dans les pays anglo-saxons au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle, ce mouvement gagne la Suisse romande (Genève, Lausanne) vers 1810-1820, puis la France à partir des années 1820. Il s'inscrit dans un contexte de déchristianisation progressive des sociétés européennes et de recul du contrôle social exercé par les Églises établies.
Le Réveil se caractérise par plusieurs éléments doctrinaux et pratiques :
- Un retour à l'autorité de la Bible comme source unique de la foi (principe du Sola Scriptura hérité de la Réforme du XVIe siècle)
- L'accent mis sur la conversion personnelle et l'expérience individuelle de la grâce divine, par opposition à une foi héritée ou socialement conformiste
- La prédication itinérante en plein air, héritée des pratiques méthodistes anglo-saxonnes et réactivant la mémoire des assemblées du Désert
- La création d'œuvres d'évangélisation et de bienfaisance (missions intérieures, écoles du dimanche, œuvres sociales)
- Un engagement actif dans la société par la fondation d'institutions éducatives et caritatives
En France, le Réveil se développe d'abord dans les milieux protestants urbains cultivés, notamment à Genève, puis à Paris dans les années 1820-1830. Il prend ensuite la forme d'une vaste entreprise d'évangélisation des campagnes, où le protestantisme s'était largement effacé depuis la Révocation. Des pasteurs itinérants, soutenus financièrement par la bourgeoisie protestante parisienne, parcourent les régions rurales pour prêcher et fonder de nouvelles communautés.
2.2. Les figures du Réveil en France : Napoléon Peyrat et Adolphe Monod
Deux figures majeures du Réveil protestant français sont directement associées à l'histoire du protestantisme à Gommecourt : Napoléon Peyrat et Adolphe Monod.
Napoléon Peyrat (1809-1881) incarne la figure du pasteur itinérant, dont la mission consiste à évangéliser les régions déchristianisées. Originaire d'Ariège, formé à la faculté de théologie protestante de Montauban, il devient pasteur auxiliaire du Consistoire de Paris pour le département de Seine-et-Oise en 1847. Dans cette fonction, il parcourt les villages de la vallée de la Seine et du Vexin, prêchant en plein air et fondant de petites communautés protestantes.

Peyrat est aussi un historien reconnu. Son ouvrage Histoire des Albigeois (1870-1872) et son travail sur l'histoire des camisards font de lui une figure centrale de la mémoire protestante française au XIXe siècle. Il contribue à la redécouverte et à la valorisation de l'histoire du Désert, dont il fait un élément constitutif de l'identité réformée. Ses prêches mêlent ainsi évangélisation et rappel de cette mémoire persécutée, mobilisant l'héritage des martyrs pour appeler à un retour à la foi authentique.
Adolphe Monod (1802-1856), figure majeure du protestantisme parisien, représente une autre facette du Réveil. Pasteur de l'Oratoire du Louvre à partir de 1847, il est l'un des prédicateurs les plus influents de son époque. Formé à Genève, il a été profondément marqué par le Réveil suisse et devient l'un de ses principaux introducteurs en France. Ses sermons attirent des foules considérables à Paris, dépassant largement le cercle des protestants.

Adolphe Monod se distingue par son engagement théologique rigoureux et par sa capacité à concilier orthodoxie doctrinale et sensibilité évangélique. Ses Adieux, recueil de méditations rédigées sur son lit de mort en 1856, deviennent un classique du protestantisme français. Sa présence à la dédicace du temple de Gommecourt en 1850 témoigne de l'importance symbolique et stratégique accordée par le Réveil parisien à l'implantation de communautés protestantes en milieu rural.
2.3. La campagne d'évangélisation dans le Vexin français (1845-1850)
L'année 1833 marque un tournant décisif dans l'histoire de l'évangélisation protestante en France. Jusqu'alors, les initiatives d'évangélisation étaient principalement le fait de sociétés étrangères (Société biblique britannique, Société continentale de Genève) qui envoyaient pasteurs et évangélistes parcourir les campagnes françaises. La création de la Société Évangélique de France en 1833 constitue la première structure d'évangélisation à direction française. Cette société ambitieuse, regroupant des protestants de diverses dénominations, affirme clairement ses intentions : si l'évangélisation accomplie rencontre le soutien de l'Église réformée concordataire, tant mieux ; mais sinon, l'évangélisation se fera malgré elle.
Cette période (1833-1850) voit les idées du Réveil, jusqu'alors minoritaires, prendre progressivement le dessus sur le libéralisme hérité des Lumières, y compris au sein de l'Église réformée officielle. Les nouvelles assemblées créées par l'évangélisation adoptent volontiers un modèle de type "professant" (fondé sur la conversion personnelle), souvent séparé de l'État, par opposition au modèle des Églises nationales héritées du Concordat.
À partir de 1845, le Consistoire de Paris organise une campagne d'évangélisation méthodique dans les départements de Seine-et-Oise et de Seine-et-Marne. Cette campagne vise à implanter des communautés protestantes dans des zones rurales où le protestantisme avait quasiment disparu depuis la Révocation. Elle s'appuie sur trois éléments :
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La prédication itinérante : des pasteurs comme Napoléon Peyrat parcourent les villages, prêchant en plein air lors de rassemblements publics qui peuvent réunir plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de personnes.
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La fondation d'écoles protestantes : l'instruction primaire, confiée à des instituteurs protestants, sert de vecteur de diffusion de la foi réformée et de consolidation des communautés naissantes.
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La construction de temples : financés par la bourgeoisie protestante parisienne (notamment par des notables comme Louis Courant, de Poissy), ces édifices marquent l'enracinement institutionnel du protestantisme dans le paysage rural.
Le réseau d'évangélisation se concentre dans la vallée de la Seine, entre Mantes et La Roche-Guyon, avec des communautés fondées successivement à Vaux (1847), Senneville (1847), Gommecourt (1848), Mézières (1849) et Bermecourt (1850). Ces villages, situés à quelques kilomètres les uns des autres, forment un réseau dont la cohérence géographique facilite les déplacements des pasteurs et instituteurs et permet une mutualisation des ressources.
Un terreau réformiste avant le Réveil : la pétition de 1841
Contexte politique : la Monarchie de Juillet et la campagne pour la réforme électorale
En 1841, la France est gouvernée par Louis-Philippe Ier (roi des Français de 1830 à 1848), dans le cadre de la Monarchie de Juillet. Ce régime, issu de la révolution de 1830, se caractérise par un suffrage censitaire extrêmement restreint : seuls les citoyens payant un certain montant d'impôts (le "cens") peuvent voter et se présenter aux élections.
Les chiffres sont éloquents : sur environ 32 millions d'habitants, seuls 240 000 électeurs (moins de 1% de la population) ont le droit de vote, et seuls 57 000 éligibles peuvent se présenter aux élections. Cette restriction du suffrage exclut la quasi-totalité de la population, y compris les classes moyennes urbaines et rurales.
Sur le plan religieux, la Monarchie de Juillet marque une évolution importante : le catholicisme, qui était "religion d'État" sous la Restauration, redevient "religion de la majorité des Français" sans privilège légal particulier. Cette modification, bien qu'apparemment technique, a des conséquences concrètes : le régime se montre globalement favorable à l'égalité des cultes et "laisse le plus souvent les évangélistes protestants libres de tenir des réunions religieuses dans des communes où il n'y a aucune communauté protestante d'origine" (Musée Protestant). Le protestant François Guizot devient la personnalité politique la plus importante de cette période, symbolisant cette intégration des protestants dans les institutions.
Toutefois, cette tolérance officielle se heurte souvent aux résistances locales. Comme le note le Musée Protestant : "Souvent les autorités locales, qui ne dépassent pas le simple stade de la tolérance s'y opposent, mais en général l'appel aux autorités centrales suffit pour obtenir le respect de l'égalité des cultes."
C'est dans ce contexte ambivalent — liberté religieuse protégée au niveau central, mais méfiance persistante au niveau local — qu'il faut comprendre à la fois la campagne pour la réforme électorale et les débuts de l'évangélisation protestante dans les campagnes.
Dès la fin des années 1830, une campagne nationale pour la réforme électorale se développe, portée notamment par les républicains et les libéraux modérés. L'objectif est d'élargir le suffrage censitaire (en abaissant le montant du cens) pour permettre à une plus large partie de la population de participer à la vie politique. En 1840-1841, cette campagne prend la forme d'une vaste collecte de pétitions adressées à la Chambre des députés.
Ces pétitions circulent dans toute la France, notamment dans les campagnes, et sont l'objet d'une surveillance étroite de la part des autorités (préfets, sous-préfets, maires, gendarmerie), qui y voient une menace pour l'ordre établi. Le journal libéral Le National joue un rôle de relais en publiant régulièrement les chiffres de signatures collectées dans les différents départements.
La mobilisation exceptionnelle de Gommecourt
Le "réveil" protestant de 1848 à Gommecourt ne s'est pas fait sur terrain vierge. Dès mars 1841, le village se distingue par un engagement politique réformiste remarquable, documenté par le journal parisien *Le National*.
Dans le cadre d'une vaste campagne nationale de pétitions réclamant la réforme électorale (élargissement du suffrage censitaire), >104 habitants de Gommecourt signent une pétition adressée à la Chambre des députés.
Ce chiffre est considérable pour un village qui compte alors 668 habitants (recensement de 1841). En excluant les femmes (qui ne signent pas les pétitions politiques à cette époque) et les enfants, on peut estimer qu'environ 50% des hommes adultes du village ont apposé leur signature — un taux de mobilisation exceptionnel pour l'époque.
Le journal Le National (16 mars 1841) rapporte cependant que cette mobilisation a été entravée par les autorités locales :
> « A Gommecourt, la personne à laquelle un des exemplaires avait été confié l'a remis au maire, le maire au maréchal-des-logis de gendarmerie et celui-ci au sous-préfet. »
Malgré cette interception, 104 signatures avaient déjà été collectées — suggérant qu'un mouvement populaire significatif existait dans le village avant l'intervention des autorités.
Plusieurs éléments contextuels permettent d'éclairer ce phénomène :
1. Une mémoire protestante persistante : 130 ans de seigneurie La Rochefoucauld (1659-1789) ont pu laisser une empreinte culturelle durable, même si le protestantisme cultuel avait disparu après la Révocation.
2. Une sensibilité réformiste politique et religieuse : dans la France des années 1840, les mouvements de réforme politique (élargissement du suffrage) et de réforme religieuse (Réveil protestant) partagent certaines valeurs communes — individualisme, méfiance envers les autorités établies, aspiration à une plus grande autonomie.
3. Un esprit de contestation : la mobilisation de 1841 témoigne d'une capacité d'organisation collective et d'une volonté d'affirmation face aux pouvoirs (municipaux, préfectoraux).
Cette pétition de 1841 n'explique pas à elle seule le succès de l'évangélisation protestante de 1848, mais elle révèle l'existence, à Gommecourt, d'un terreau favorable aux idées réformistes — politiques et religieuses. Lorsque Napoléon Peyrat arrive dans le village en mars 1848, il ne prêche pas devant une population passive, mais devant des hommes et des femmes déjà habitués à l'engagement et à la contestation.
Cet élément contextuel permet également de mieux comprendre pourquoi le temple construit en 1850 est d'une taille aussi importante et pourquoi la cérémonie de dédicace rassemble 4 000 personnes : il ne s'agit pas simplement de la "conversion" récente de quelques individus, mais bien de la renaissance publique d'une sensibilité religieuse qui était restée latente et qui trouve, dans le contexte de liberté religieuse de la Monarchie de Juillet puis de la IIe République, l'occasion de s'exprimer ouvertement.
Source : Le National : feuille politique et littéraire, 16 mars 1841, p. 4 (section "Réforme électorale"). Disponible sur Gallica
Quel lien entre réformisme politique et liberté religieuse ?
La pétition de 1841 n'a pas directement influencé l'autorisation du culte protestant à Gommecourt — d'autant que le protestantisme était déjà légalement autorisé en France depuis les Articles organiques de 1802.
Cependant, cet épisode révèle un double climat caractéristique de la Monarchie de Juillet :
1. Un climat politique favorable au niveau national : le régime de Louis-Philippe, qualifié d'"assez libéral", protège théoriquement l'égalité des cultes. Les protestants sont intégrés à la vie politique (François Guizot en est le symbole), et le catholicisme n'est plus "religion d'État" mais seulement "religion de la majorité des Français".
2. Des résistances persistantes au niveau local : comme le note le Musée Protestant, "souvent les autorités locales, qui ne dépassent pas le simple stade de la tolérance s'y opposent" aux réunions protestantes. L'interception de la pétition de Gommecourt en 1841 illustre parfaitement cette méfiance locale : le maire remet la pétition à la gendarmerie, qui la transmet au sous-préfet — acte de surveillance qui traduit une défiance envers tout mouvement contestataire, qu'il soit politique ou religieux.
Plusieurs liens peuvent être établis entre le réformisme politique de 1841 et l'adhésion au protestantisme de 1848 :
1. Un esprit d'indépendance commun : la mobilisation pour la réforme électorale et l'adhésion au protestantisme partagent une même méfiance envers les autorités établies (pouvoir monarchique, clergé catholique) et une même aspiration à une plus grande autonomie individuelle.
2. La révolution de 1848 comme catalyseur : le prêche de Napoléon Peyrat à Gommecourt a lieu le 12 mars 1848, soit deux semaines après la proclamation de la IIe République. La chute de Louis-Philippe crée un contexte de liberté accrue qui permet l'expression publique de sensibilités jusqu'alors bridées par la surveillance locale.
3. Une mémoire protestante latente réactivée : les 104 signataires de 1841 témoignent d'une capacité d'organisation collective et d'une volonté d'affirmation qui suggèrent la persistance, dans le village, d'une culture de contestation peut-être héritée des 130 ans de seigneurie La Rochefoucauld (1659-1789).
4. Le passage d'une tolérance limitée à une liberté assumée : sous la Monarchie de Juillet, l'évangélisation protestante était théoriquement libre mais pratiquement contrariée par les autorités locales. Avec la IIe République (1848), cette liberté devient pleinement effective, permettant les grands rassemblements en plein air comme celui du 12 mars 1848.
L'importance du temple de 1850 et de la cérémonie de dédicace rassemblant 4 000 personnes s'éclaire ainsi d'un jour nouveau : il ne s'agit pas simplement de la "conversion" récente de quelques individus isolés, mais bien de la renaissance publique et assumée d'une sensibilité religieuse et politique qui était restée sous-jacente pendant plusieurs décennies, alternativement tolérée et bridée sous Louis-Philippe, et qui trouve dans le contexte de liberté de la IIe République l'occasion de s'exprimer pleinement et de se structurer durablement avec la construction d'un lieu de culte permanent.
III. Gommecourt : de la prédication en plein air à la construction du temple (1848-1850)
3.1. Le prêche de Napoléon Peyrat (12 mars 1848)
Le dimanche 12 mars 1848, soit deux semaines après la proclamation de la IIe République, Napoléon Peyrat se rend à Gommecourt pour y prêcher. Cette visite s'inscrit dans une tournée pastorale préparée de longue date, mais elle prend une dimension particulière dans le contexte révolutionnaire de février 1848.
Le compte rendu publié dans Le Lien du 11 avril 1848 décrit les circonstances de ce prêche :
« Je projetais depuis longtemps une tournée pastorale vers l'extrémité nord de Seine-et-Oise, lorsque inopinément je reçus une invitation directe et pressante de quelques habitants de Gommecourt. Coïncidence singulière mais significative, c'était le 24 février, le jour même de la Révolution. »
Cette "invitation directe et pressante" suggère l'existence, à Gommecourt, d'un noyau de personnes intéressées par la prédication protestante, peut-être en lien avec la mémoire de l'ancienne seigneurie protestante des La Rochefoucauld ou avec la proximité de communautés réformées en Normandie.
Peyrat arrive à Gommecourt le 11 mars au soir, accompagné d'un "évangéliste" (probablement un instituteur ou un catéchiste) et de quelques fidèles recrutés à Véteuil et Senneville. Le lendemain, dimanche 12 mars, le culte a lieu en plein air, dans les prairies du village. Le compte rendu de Peyrat évoque un rassemblement de "quinze cents âmes", chiffre considérable pour une région où le protestantisme était quasiment inexistant.
Le prêche est interrompu par un violent orage, mais Peyrat poursuit sa prédication sous la pluie :
« Le tonnerre grondait, l'éclair sillonnait les nues, et la pluie tombait par torrens. [...] Mais le peuple ne bougea pas. [...] Je continuai, l'œil au ciel, la main étendue vers cette foule immobile et recueillie. »

Cette image de la foule restant immobile sous l'orage pour écouter la prédication évangélique n'est pas anodine. Elle renvoie directement à la mémoire des assemblées du Désert, ces cultes clandestins tenus en plein air malgré les risques de répression. En réactivant cette pratique mémorielle, Peyrat inscrit son action dans une continuité historique et identitaire forte.
À l'issue de ce prêche, une décision collective est prise : fonder une Église réformée à Gommecourt et organiser un culte régulier. Peyrat écrit :
« Le soir, rentrés chez nos hôtes, nous nous occupâmes en commun d'organiser ce mouvement religieux. [...] Les fondateurs de l'Église naissante en demeurent naturellement les directeurs. Ils adoptèrent sur le champ un instituteur, venu de Véteuil avec nous, néophyte lui-même, et dont la famille accroîtra cette colonie de néophytes. Chargé de l'éducation des enfants, il l'est encore tous les dimanches, en l'absence du pasteur, du service divin, auquel il associera ses jeunes élèves par le chant des cantiques. Et dès ce jour le culte est célébré régulièrement à Gommecourt selon le rite de l'Église réformée de France. Une nouvelle Église, une annexe plus populeuse que sa métropole, vient donc d'éclore sous le souffle vivifiant de l'Esprit de Dieu. »
Cet "instituteur" mentionné dès mars 1848 est probablement M. Chevalier, dont les rapports de la Société pour l'encouragement de l'instruction primaire parmi les protestants de France documentent les activités entre 1849 et 1852.
3.2. Construction du temple (1848-1850)
La fondation officielle de l'Église de Gommecourt entraîne rapidement un projet de construction d'un lieu de culte permanent. Ce projet est financé par Louis Courant, notable protestant de Poissy, dont la générosité permet également la construction d'autres temples dans la région (notamment à Vaux-sur-Seine).
Le temple est construit selon les plans de M. de Valcourt, architecte parisien, et sous la surveillance de M. Canet (parfois orthographié "Claude Canal" dans certaines sources), résident de Gommecourt. La construction s'étale entre 1848 et 1850.
L'architecture du temple reflète les canons esthétiques du protestantisme réformé :
- Sobriété formelle : absence de décoration ostentatoire, conformément au principe calviniste de dépouillement des lieux de culte
- Plan rectangulaire simple : nef unique sans transept ni abside
- Façade néo-classique : fronton triangulaire et symétrie rigoureuse
- Absence de clocher : caractéristique fréquente des temples protestants du XIXe siècle, par opposition aux églises catholiques

Cette sobriété architecturale ne doit pas masquer l'importance symbolique et financière du projet. La construction d'un temple dans un village de quelques centaines d'habitants témoigne de la volonté du Réveil protestant de s'implanter durablement dans les campagnes, en créant des infrastructures pérennes.
3.3. La dédicace du temple (21 juillet 1850)
Le dimanche 21 juillet 1850, le temple de Gommecourt est officiellement dédié au culte protestant lors d'une cérémonie solennelle dont le compte rendu est publié dans Le Lien du 17 août 1850.
Cette cérémonie prend une ampleur considérable, mobilisant les principales figures du protestantisme parisien et attirant plusieurs milliers de personnes. Le compte rendu mentionne "quatre mille âmes" présentes à Gommecourt ce jour-là, un chiffre qui dépasse de très loin la population du village.
Adolphe Monod, pasteur de l'Oratoire du Louvre et figure majeure du Réveil, prononce le prêche principal. Il est accompagné de M. A. Monod (probablement un parent) et de M. Rouville, également pasteur à Paris. Le Consistoire de Paris est représenté par plusieurs anciens, dont MM. Vernes, d'Aldebert et Thierry.
La cérémonie suit une liturgie solennelle inspirée de celle du temple de Jérusalem. Adolphe Monod prononce une "allocution" (reproduite en partie dans Le Lien) qui retrace l'histoire du protestantisme dans la région :
« C'est une touchante solennité que celle-ci, mes Frères ; mais il y a plus ici que la construction d'un temple : il y a une Église ancienne qui se relève en quelque sorte du tombeau. Le protestantisme s'introduisit dès l'origine dans ces contrées. Il s'y établit avec son plus grand apôtre ; il s'y défendit par la parole avec son plus puissant orateur ; il y combattit en armes avec le plus populaire de ses héros. »
Monod évoque ensuite la figure de Jean Calvin, dont la tradition locale affirme qu'il aurait prêché dans plusieurs villages du Vexin, celle de Théodore de Bèze, qui participa au colloque de Poissy en 1561, et celle de François de La Rochefoucauld, compagnon d'armes de l'amiral Coligny, tué lors de la Saint-Barthélemy en 1572.
Ce rappel historique n'est pas une simple évocation nostalgique. Il inscrit la fondation de la communauté protestante de Gommecourt dans une continuité mémorielle, reliant le Réveil du XIXe siècle aux figures héroïques de la Réforme et du Désert. Monod poursuit :
« Nous sommes environnés d'une grande nuée de témoins. Ceux qui sont venus de la grande tribulation sont en allégresse dans les cieux. Oui, le ciel et la terre sont en fête aujourd'hui. Martyrs couronnés, confesseurs glorieux, des trônes dont leur échafaud fut le marchepied, de la patrie où l'on ne craint plus l'exil, nos pères contemplent sans doute avec ravissement leurs temples démolis sortir de terre, leurs enfants enlevés revenir à la foi des ancêtres, l'Évangile fermé se rouvrir sur leurs tombeaux. »
Cette dimension mémorielle et eschatologique (évoquant la communion des vivants et des morts dans la foi) donne à la cérémonie une portée qui dépasse largement le cadre local. La dédicace du temple de Gommecourt devient un acte de réparation symbolique, une "résurrection" du protestantisme français après le long "Désert" de la persécution.
Le rassemblement de 4 000 personnes à Gommecourt témoigne de l'importance accordée par le Réveil à cet événement. Il est probable que de nombreux protestants parisiens et des villages environnants (Vaux, Senneville, Mézières, Bermecourt) se soient déplacés pour assister à cette cérémonie. L'effet recherché est double : affirmer publiquement la présence protestante dans une région historiquement catholique, et renforcer le sentiment d'appartenance à une communauté réformée reconstituée.
3.4. Localisation et signification spatiale du temple
Le temple est situé à l'entrée du village de Gommecourt, sur la route venant de Bennecourt. Cette localisation périphérique est caractéristique des lieux de culte minoritaires au XIXe siècle. Les temples protestants construits en zone rurale à majorité catholique sont souvent implantés en bordure des villages, à la fois pour des raisons foncières (terrains disponibles moins coûteux) et pour limiter les tensions potentielles avec la population catholique. La position du temple sur l'axe routier principal assure néanmoins une visibilité certaine et facilite l'accès pour les fidèles des villages environnants.
IV. La communauté protestante de Gommecourt (1850-1900)
4.1. Organisation du culte
Le temple de Gommecourt est géré dès sa fondation par l'Association "Église réformée évangélique de Mantes". Cette association, rattachée au courant évangélique du Réveil, se distingue du protestantisme libéral par son attachement à l'orthodoxie théologique et à l'autorité de la Bible. Le panneau d'information installé dans le village mentionne que cette association "s'installe dans cette chapelle" vers 1855, mais cette date est manifestement erronée au regard des sources primaires de 1848 et 1850. Il est possible que cette date de 1855 corresponde à une réorganisation administrative ou à un changement de statut de l'association gestionnaire.
M. Chevalier, l'instituteur Protestant documenté entre 1849 et 1852, a probablement joué un rôle d'animation cultuelle durant ses années de présence. Après son départ ou l'arrêt des secours financiers en 1852, d'autres personnalités locales ont vraisemblablement pris le relais, mais les sources disponibles ne permettent pas de les identifier précisément.
4.2. Une petite communauté insérée dans un réseau régional
La communauté protestante de Gommecourt demeure nécessairement très minoritaire. Le village comptant quelques centaines d'habitants au XIXe siècle, il est peu probable que les protestants aient dépassé quelques dizaines de personnes. Cette faiblesse numérique n'empêche pas le maintien d'une vie cultuelle, mais elle rend la communauté particulièrement dépendante de son réseau régional.
Le Consistoire de Paris, qui coordonne l'activité des Églises réformées de la région parisienne, assure la supervision administrative et financière de ces communautés rurales. L'Église réformée de Mantes, ville située à proximité de Gommecourt, joue probablement un rôle de relais dans cette organisation, bien que les sources disponibles ne permettent pas d'établir avec certitude les modalités précises de cette coordination.
La communauté protestante de Gommecourt se maintient durablement après la construction du temple. Un recensement de 1888 dénombre encore 40 protestants à Gommecourt, un chiffre comparable aux 46 protestants de Mantes et aux 67 de Senneville. Cette persistance, trente-huit ans après la dédicace du temple, confirme l'enracinement de la présence réformée dans le village, même si la communauté demeure nécessairement minoritaire.
Des recherches complémentaires dans les archives du Consistoire de Paris, de l'Église réformée de Mantes, et dans les archives départementales du Val-d'Oise pourraient apporter des éclairages précieux sur l'évolution de cette communauté au-delà de 1888.
Conclusion
L'histoire du protestantisme à Gommecourt, bien que brève à l'échelle des siècles, illustre un phénomène religieux et social d'ampleur nationale : l'expansion du protestantisme rural au XIXe siècle dans le sillage du Réveil. Les deux événements documentés de 1848 et 1850 – le prêche de Napoléon Peyrat devant 1 500 personnes et la dédicace du temple par Adolphe Monod devant 4 000 participants – témoignent de l'importance accordée par les instances protestantes parisiennes à l'implantation de communautés réformées dans la vallée de la Seine.
Le temple de Gommecourt, construit entre 1848 et 1850 grâce au financement de Louis Courant, notable de Poissy, représente l'aboutissement architectural de cette implantation. Sa sobriété formelle, caractéristique de l'esthétique protestante réformée, contraste avec l'ampleur des cérémonies qui ont présidé à sa fondation. Pendant plusieurs décennies, il a abrité le culte d'une petite communauté protestante, animée notamment par l'instituteur M. Chevalier et supervisée par le Consistoire de Paris via l'Église réformée de Mantes.
Figures du protestantisme français (Napoléon Peyrat, historien du Désert et pasteur itinérant ; Adolphe Monod, prédicateur de l'Oratoire du Louvre) et acteurs locaux (M. Chevalier l'instituteur, M. Canet ou "Claude Canal" surveillant des travaux) ont collaboré pour établir une communauté qui, bien que modeste, s'inscrit dans l'histoire longue du protestantisme du Vexin français. Le temple de Gommecourt témoigne ainsi d'une période particulière de l'histoire religieuse française, où mémoire du Désert et stratégie d'évangélisation méthodique se sont conjuguées pour implanter durablement le protestantisme dans les campagnes d'Île-de-France.
Sources
Sources primaires
Le Lien, journal protestant, 11 avril 1848 (compte rendu du prêche de Napoléon Peyrat à Gommecourt).
Le Lien, journal protestant, 17 août 1850 (compte rendu de la dédicace du temple de Gommecourt).
Rapport de la Société pour l'encouragement de l'instruction primaire parmi les protestants de France, Procès-verbal de l'Assemblée générale (mention des difficultés de l'instituteur protestant de Gommecourt).
Rapport de la Société pour l'encouragement de l'instruction primaire parmi les protestants de France, années 1849, 1850, 1851, 1852 (section "Secours aux écoles et instituteurs" : identification de M. Chevalier, instituteur protestant à Gommecourt, et montants des secours accordés : 200 francs en 1849, 100 francs en 1850, 200 francs en 1851, 300 francs en 1852).
L'Ami du Roi, journal royaliste, 11 décembre 1790 et 19 décembre 1790 (mentions de Jean-Julien Avoine, curé de Gommecourt).
Le National : feuille politique et littéraire, 16 mars 1841, p. 4 (pétition pour la réforme électorale à Gommecourt : 104 signatures).
MALLÉMONT Pierre, Vaux-les-Huguenots : Petite histoire d'un hameau pas comme les autres, Aubergenville, 2000 (recensement de 1888 mentionnant 40 protestants à Gommecourt, p. 55).
Bibliographie
CARBONNIER-BURKARD Marianne et CABANEL Patrick, Une histoire des protestants en France, Desclée de Brouwer, Paris, 1998.
ENCREVÉ André, Protestants français au milieu du XIXe siècle, les réformés de 1848 à 1870, Genève, Labor et Fides, 1986.
GARRISSON Janine, Protestants du Midi, 1559-1598, Toulouse, Privat, 1980.
JOUTARD Philippe, Les camisards, Paris, Gallimard, collection Folio Histoire, 1994.
MOURS Samuel, Les Églises réformées en France. Tableaux et cartes, Paris, Librairie protestante, 1958.
ROBERT Daniel, Les Églises réformées en France (1800-1830), Paris, Presses universitaires de France, 1961.