Un paysage viticole disparu
Lorsqu'on parcourt aujourd'hui les coteaux calcaires de la vallée de Seine entre Mantes et La Roche-Guyon, on découvre un paysage de pelouses rases parsemées d'orchidées sauvages, de genévriers et de taillis. Rien ne laisse deviner qu'il y a moins de deux siècles, ces mêmes pentes portaient des milliers d'hectares de vignes. Pourtant, du XVIIe au XIXe siècle, la viticulture constituait la principale activité économique de ces territoires.
En 1789, la région parisienne comptait environ 25 000 hectares de vignes, dont 15 000 en aval de Paris. À Gommecourt, dont le hameau de Clachaloze dépend depuis le XVᵉ siècle, les cahiers de doléances témoignent sans ambiguïté : "la vigne constitue la principale ressource du territoire communal". Un siècle plus tard, ce vignoble avait pratiquement disparu.
Cette mutation foudroyante a transformé le paysage, bouleversé l'économie locale et profondément marqué la société rurale. Comprendre ce basculement, c'est saisir comment un territoire peut passer en quelques décennies d'une monoculture prospère à l'abandon quasi total de son activité séculaire.
L'apogée d'une économie viticole (XVIIe-XVIIIe siècles)
Un vignoble en expansion continue
Du Moyen Âge jusqu'à la Révolution française, le vignoble parisien n'a cessé de se développer pour répondre aux besoins toujours croissants de la capitale. Cette expansion s'explique par plusieurs facteurs : la proximité d'un marché urbain considérable, l'amélioration des techniques de culture et de vinification, et l'investissement des seigneurs et des communautés religieuses dans cette activité lucrative.
À la veille de la Révolution, le vignoble couvrait 25 000 hectares en région parisienne, dont 15 000 en aval de Paris, dans la vallée de la Seine. Les coteaux bien exposés — ceux que les habitants appelaient la "côte droit" — étaient particulièrement recherchés pour la vigne. Les sols calcaires, les pentes orientées au sud, l'ensoleillement et le drainage naturel offraient des conditions idéales pour la viticulture.
La vigne, principale ressource économique
L'importance de la viticulture dans l'économie locale transparaît clairement dans les cahiers de doléances rédigés en 1789. À Gommecourt, le constat est sans appel : la vigne constitue la principale ressource du territoire communal. Les vignerons représentent une part considérable de la population active, et la commercialisation du vin structure les échanges avec Paris et les marchés régionaux.
Cette domination économique de la vigne se traduit dans l'organisation du territoire : le parcellaire est adapté à la culture en coteaux (lanières perpendiculaires à la pente pour faciliter le travail), les chemins permettent l'accès aux parcelles escarpées, et la commune dispose d'équipements collectifs dédiés au pressage et à la conservation du vin.
L'organisation seigneuriale : les pressoirs banaux
Le monopole du pressoir
Les vignerons de la vallée de Seine étaient soumis à une contrainte caractéristique de l'Ancien Régime : l'obligation d'utiliser le pressoir banal du seigneur. À Gommecourt et dans ses hameaux, les habitants devaient "porter eux-mêmes leur vin" au pressoir seigneurial de La Roche-Guyon et payer une redevance pour ce service obligatoire.
Cette contrainte figurait parmi les griefs exprimés dans les cahiers de doléances de 1789, où les habitants réclamaient plus de liberté dans l'exercice de leurs activités agricoles. Le pressoir banal incarnait le pouvoir seigneurial sur la vie économique locale et représentait une charge financière non négligeable pour les vignerons.
Des installations monumentales

Les pressoirs seigneuriaux étaient des équipements imposants, souvent installés dans des grottes creusées dans la falaise calcaire — ces "boves" caractéristiques de la vallée de Seine. À Mousseaux-sur-Seine, le pressoir occupait une caverne de 14 mètres de profondeur. Ces installations bénéficiaient d'une température stable et d'une humidité naturelle favorables à la vinification.

Le pressoir qui desservait la commune de Gommecourt était un équipement seigneurial majeur. À la fin du XIXe siècle, lorsque la viticulture locale s'effondra, ces pressoirs furent démantels. Leurs bois — du chêne durci par les siècles et imprégné de vin — furent recherchés par les ébénistes et menuisiers. Un document de 1920 évoque ainsi des "précieux bois de chêne" provenant des pressoirs de la région, débités en planches pour la fabrication de meubles anciens.

Le vigneron parisien : portrait social
Un petit propriétaire relativement aisé
Le vigneron de la région parisienne n'est pas un simple journalier agricole : c'est un petit propriétaire. Avec un hectare de vigne, rarement deux, et autant de terre pour les grains et les légumes, il a de quoi s'occuper et vit dans une "honnête aisance", comme le note l'historien Marcel Lachiver dans son ouvrage de référence sur la viticulture parisienne.
Sa maison témoigne de cette relative prospérité : c'est une construction en pierre — pas en torchis ou en colombage — toujours couverte de tuiles, souvent en hauteur pour dominer la pente. Cette maison abrite généralement une cave pour la conservation du vin et des provisions.
Le vigneron est farouchement attaché à sa terre. Il la travaille lui-même avec sa famille, n'employant que rarement de la main-d'œuvre extérieure. Cette propriété, transmise de génération en génération, constitue le capital familial et l'assise sociale dans la communauté villageoise.
Une communauté enracinée et organisée
L'endogamie villageoise est très forte chez les vignerons : ils ne consentent guère à sortir de leur village, même pour prendre femme. Le mariage est particulièrement tardif : 27,9 ans en moyenne pour les garçons, 26 ans pour les filles dans la dernière décennie de l'Ancien Régime. Ces mariages tardifs s'expliquent par la nécessité d'attendre l'héritage ou l'accumulation d'un capital suffisant pour s'établir.
Les vignerons forment une communauté organisée. Le registre de la paroisse de Limetz (commune voisine), conservé de 1784 à 1793, offre un témoignage exceptionnel de cette vie collective. Les habitants s'assemblent régulièrement "en état de commun, au son de la cloche, à l'issue des vêpres paroissiales et à la tablette ordinaire" pour délibérer des affaires communes.
Ces assemblées décident de tout ce qui concerne la viticulture : la nomination des gardes champêtres (messiers) chargés de surveiller les vignes, la fixation du ban de vendanges (date d'ouverture officielle de la récolte), la réglementation du glanage et du grappillage, l'entretien des chemins et des équipements collectifs.
Production et commerce du vin
Rendements et qualité
Le vignoble parisien atteint, à la fin du XVIIIᵉ siècle, des rendements remarquables pour l'époque : 50 à 60 hectolitres par hectare. Ces chiffres impressionnants s'expliquent par l'intensification de la culture et l'amélioration des techniques viticoles.
Malheureusement, cette productivité se fait au détriment de la qualité. Les vignerons ont tendance à sacrifier la qualité à la quantité : le vin produit est médiocre, acide, peu alcoolisé. Il ne trouve plus guère de débouchés que dans les guinguettes situées hors des barrières de Paris, où il est consommé par les classes populaires urbaines qui profitent des prix plus bas (absence de droits d'octroi).
Cette dégradation de la qualité fragilise progressivement la position du vignoble parisien face à la concurrence des vins de Bourgogne et, plus tard, du Midi.
Une fiscalité écrasante mais inefficace
Sous l'Ancien Régime, le vin est soumis à une fiscalité écrasante et vexatoire. Le système de la Ferme générale multiplie les taxes, les contrôles, les tracasseries administratives. Les vignerons doivent payer des droits d'entrée pour faire entrer leur vin à Paris, des taxes sur la vente, des redevances seigneuriales.
Paradoxalement, cette pression fiscale "n'a jamais réussi à décourager le vigneron", comme le souligne Marcel Lachiver. Elle a seulement contribué à le rendre révolutionnaire. Les cahiers de doléances de 1789 sont pleins de récriminations contre ces charges qui pèsent sur la viticulture et demandent leur suppression ou leur allègement.
Le tournant révolutionnaire (1789-1815)
1er mai 1791 : la suppression de la Ferme
La suppression du système de la Ferme générale, le 1er mai 1791, fut saluée par les vignerons avec des "transports de joie". Ils voyaient enfin disparaître les taxes qui étouffaient leur activité et espéraient une ère nouvelle de prospérité libérée des entraves de l'Ancien Régime.
Paradoxalement, cette date marque le début de la décadence du vignoble parisien. La joie des vignerons fut de courte durée : les difficultés s'accumulèrent rapidement, conduisant à un déclin qu'aucune mesure ne put enrayer.
Les difficultés de la période révolutionnaire
La Révolution et l'Empire apportèrent leur lot de troubles qui perturbèrent profondément la viticulture :
Les problèmes de ravitaillement : Pendant la Révolution française, n'arrivant plus à se ravitailler en grains, les vignerons durent arracher une partie de leurs vignes pour planter des pommes de terre et assurer leur subsistance. Cette conversion forcée marqua le début d'un mouvement de régression du vignoble.
La concurrence des vins de Bourgogne : La libéralisation du commerce permit aux vins de Bourgogne de meilleure qualité de concurrencer directement les productions locales sur le marché parisien. Le vin médiocre de la région parisienne ne pouvait soutenir la comparaison.
Les guerres napoléoniennes : Les conflits constants de l'Empire perturbèrent les circuits commerciaux, mobilisèrent une partie de la main-d'œuvre et désorganisèrent l'économie rurale.
Ces difficultés cumulées ébranlèrent un vignoble déjà fragilisé par la médiocrité de sa production. Mais le coup de grâce viendrait d'ailleurs.
Le déclin brutal (1850-1900)
Les trois fléaux de la vigne
À partir du milieu du XIXe siècle, trois calamités convergèrent pour anéantir définitivement la viticulture de la vallée de Seine. Prises isolément, chacune aurait pu être surmontée. Combinées, elles furent fatales.
1. Les gelées printanières
Les gelées de printemps, qui détruisent les jeunes pousses et les bourgeons, ont toujours été un risque pour la viticulture. Mais à partir des années 1840-1850, elles devinrent répétées et particulièrement destructrices.
Ces gelées tardives, survenant après le débourrement de la vigne, anéantissaient les récoltes année après année. Les vignerons, privés de revenus plusieurs années de suite, s'endettaient et perdaient courage. Certains commençaient à arracher leurs vignes pour les remplacer par d'autres cultures.
2. Les maladies cryptogamiques
Dans les années 1850, une nouvelle menace apparut : l'oïdium, maladie cryptogamique qui recouvre les feuilles et les grappes d'un feutrage blanchâtre et compromet gravement la récolte. Cette maladie, arrivée d'Amérique, se propagea rapidement dans tous les vignobles français.
L'oïdium affaiblit progressivement les ceps. Les vignerons durent apprendre à traiter leurs vignes au soufre, technique nouvelle et coûteuse. Mais à peine commençaient-ils à maîtriser l'oïdium qu'une nouvelle maladie apparut : le mildiou, dans les années 1860-1870.
Le mildiou, causé par un champignon microscopique, provoque le dessèchement des feuilles et la pourriture des grappes. Les traitements à base de sulfate de cuivre (bouillie bordelaise) furent mis au point, mais ils représentaient un investissement important pour les petits vignerons déjà fragilisés.
3. Le phylloxéra : le coup fatal
Le coup de grâce vint d'un minuscule insecte : le phylloxéra. Cet insecte ravageur, arrivé d'Amérique du Nord dans les années 1860, s'attaque aux racines de la vigne et provoque la mort du cep en quelques années.
Le phylloxéra se propagea inexorablement dans tous les vignobles français. Les vignes de la région parisienne, déjà affaiblies par les gelées et les maladies cryptogamiques, furent anéanties dans les années 1870-1880. Les vignerons assistèrent, impuissants, à la mort progressive de leurs vignes.
Les tentatives de sauvetage échouent
Face à cette catastrophe, des solutions furent recherchées. La principale consistait à replanter sur porte-greffes américains résistants au phylloxéra. Cette technique, qui finit par sauver la viticulture française, se heurta à plusieurs obstacles dans la région parisienne.
Les difficultés de la replantation
Les nouveaux cépages greffés sur porte-greffes américains produisaient moins que les anciennes vignes. Les rendements, déjà affectés par les maladies, chutèrent encore. Les vignerons qui tentèrent la replantation constatèrent que leur exploitation n'était plus rentable.
Le coût de la replantation était élevé : il fallait arracher les vieilles souches, préparer le terrain, acheter les plants greffés, attendre plusieurs années avant la première récolte. Beaucoup de petits vignerons n'avaient pas les moyens financiers de cette reconversion.
Une concurrence écrasante
Au même moment, la révolution des transports transformait radicalement le marché du vin. Le développement du chemin de fer permit aux vins du Midi — bien meilleurs et moins chers — d'arriver en masse dans la capitale.
Les vins de la région parisienne ne pouvaient plus rivaliser. Leur qualité médiocre, leur coût de production élevé (main-d'œuvre, terres chères), leur faible rendement après replantation les condamnaient face aux vins méridionaux qui inondaient désormais le marché parisien.
Les tentatives de replantation "en remplacement de la vigne" s'avérèrent peu rentables. La concurrence des grands vignobles méridionaux rendait l'exploitation locale non compétitive.
L'effondrement en chiffres
La chute vertigineuse de la production
Les chiffres témoignent de la brutalité de l'effondrement. Pour la commune de Gommecourt (incluant les hameaux de Clachaloze et Villez), la monographie communale de 1899 fournit des données précises :
- Avant 1850 : production de plusieurs milliers d'hectolitres
- 1890 : production de 450 hectolitres seulement, soit "en forte baisse"
- Fin XIXe siècle : production quasi nulle
En quelques décennies, la production a chuté de plus de 90 %. Ce qui était la principale ressource économique du territoire a pratiquement disparu.
Conséquences humaines et matérielles
Les conséquences de cet effondrement furent dramatiques pour la population locale :
Démantèlement des équipements : Les pressoirs, devenus inutiles, furent démontés entre 1880 et 1920. Leurs précieux bois de chêne furent vendus aux ébénistes et menuisiers qui les transformèrent en meubles. Les boves (grottes qui abritaient les pressoirs) furent abandonnées ou reconverties.
Exode rural : Les vignerons durent se reconvertir ou partir. Beaucoup de jeunes quittèrent les villages pour chercher du travail ailleurs. La demande de main-d'œuvre agricole s'effondra avec la disparition de la vigne.
Déclin démographique : Marcel Lachiver constate qu'en 1901, la population des pays de vignoble était tombée au-dessous du niveau des plus mauvaises années du XVIIIe siècle. Le vignoble n'avait pas seulement disparu : toute une société s'était effondrée avec lui.
Les mutations démographiques
L'histoire démographique des communautés vigneronnes révèle des transformations profondes qui accompagnèrent et parfois précédèrent le déclin du vignoble.
La limitation des naissances avant le déclin
L'analyse démographique menée par Marcel Lachiver sur neuf villages vignerons (dont Gommecourt) révèle un phénomène remarquable : la fécondité des vignerons commence à diminuer dès les années 1760-1780, bien avant l'effondrement du vignoble.
Cette baisse précoce de la fécondité s'explique selon Lachiver par les "difficultés économiques si souvent décrites dans les vingt-cinq années qui ont précédé la Révolution, difficultés aggravées par le fait que les générations nombreuses nées après la crise des années 1740 sont arrivées à l'âge de la reproduction".
Face à ces difficultés, les couples vignerons adoptent une "contraception d'espacement" : ils espacent les naissances pour limiter le nombre d'enfants à charge. Ce comportement témoigne d'une certaine rationalité économique et d'une anticipation des difficultés à venir.
L'accélération après 1789
À partir de 1789, la limitation des naissances s'accentue encore. Il ne s'agit plus seulement d'espacer les naissances, mais d'une véritable "contraception d'arrêt" : à partir des mariages de 1810, on observe "un refus de la vie chez certains couples", note Lachiver.
Cette limitation drastique de la fécondité a des conséquences majeures : comme la mortalité diminue beaucoup moins vite que la fécondité, le remplacement des générations n'est plus assuré. La population commence à vieillir rapidement.
Le vieillissement dramatique
À partir de 1831, le vieillissement de la population devient rapide. Il est encore accentué par le départ des jeunes : dès que le vignoble périclite et que la demande de travail diminue, les jeunes quittent les villages vignerons pour chercher fortune ailleurs.
Ce vieillissement démographique précède et accompagne le déclin économique. Les villages vignerons perdent leur dynamisme, leur capacité d'adaptation, leur main-d'œuvre. Quand surviennent les catastrophes des années 1850-1890, ces communautés affaiblies n'ont plus les ressources humaines pour résister et se reconvertir.
Traces dans le paysage actuel
Si la viticulture a disparu, le paysage qu'elle a façonné pendant des siècles porte encore son empreinte. Ces traces, de plus en plus ténues à mesure que le temps passe, témoignent d'une organisation territoriale aujourd'hui révolue.
Un parcellaire fossile
Au début du XXᵉ siècle, peu après la disparition du vignoble, les coteaux de la vallée de Seine conservaient encore l'empreinte visible de leur passé viticole. Les lanières étroites perpendiculaires à la pente, les terrasses abandonnées, l'alternance des parcelles témoignaient d'une organisation séculaire du territoire.

Cette carte postale du début du XXᵉ siècle capture un moment de transition paysagère exceptionnel :
- Les anciennes terrasses viticoles sont encore nettement visibles
- Le parcellaire en lanières témoigne de l'organisation collective du travail
- Certaines parcelles tentent une reconversion vers les cultures annuelles
- D'autres commencent à s'embroussailler, annonçant la future pelouse calcaire

L'évolution jusqu'à aujourd'hui
Un siècle plus tard, ces mêmes coteaux ont connu une transformation radicale :
L'abandon généralisé : L'exploitation agricole des coteaux a été progressivement abandonnée. Les pentes trop raides, difficilement mécanisables, ont été délaissées au profit des terres planes du plateau.
La recolonisation naturelle : En l'absence d'entretien, les pelouses calcaires ont colonisé les anciennes parcelles de vigne. Cette végétation rase, adaptée aux sols calcaires secs et pauvres, abrite aujourd'hui une biodiversité remarquable : orchidées sauvages, papillons, insectes spécialisés.
L'embroussaillement progressif : Sans intervention humaine, les pelouses tendent à se transformer en taillis, puis en forêt. Les genévriers, les épines noires, les arbustes colonisent progressivement les coteaux, menaçant les milieux ouverts et leur biodiversité.
La protection environnementale : Reconnus pour leur valeur écologique exceptionnelle, ces coteaux ont été intégrés à la Réserve Naturelle Nationale des coteaux de la Seine. Les anciennes vignes sont devenues un patrimoine naturel protégé.
Le retour des moutons : une gestion écologique
Pour maintenir ces milieux ouverts et préserver leur biodiversité exceptionnelle, le Parc naturel régional du Vexin français organise désormais des pâturages estivaux de moutons. Ces troupeaux parcourent les pentes, consommant les jeunes pousses ligneuses et maintenant la pelouse rase.
Cette gestion écologique perpétue — sous une forme entièrement nouvelle — l'entretien de ces coteaux autrefois façonnés par la vigne. Les moutons remplacent les vignerons dans le maintien d'un paysage ouvert, mais pour des raisons radicalement différentes : non plus la production agricole, mais la conservation de la biodiversité.

Les vestiges matériels
Quelques traces matérielles du passé viticole subsistent encore, dispersées et fragmentaires :
Vestiges de pressoirs : Des éléments en pierre ou en bois réemployés témoignent de l'ancienne présence de ces équipements monumentaux. Des bois de chêne provenant des pressoirs se retrouvent parfois dans des meubles anciens.
Les boves abandonnées : Certaines grottes qui abritaient les pressoirs existent encore, transformées en caves, en remises, ou simplement laissées à l'abandon. Leur voûte caractéristique et leurs dimensions témoignent de leur fonction passée.
Éléments architecturaux : Caves voûtées dans les anciennes maisons vigneronnes, portes de caves, escaliers d'accès aux coteaux témoignent de l'organisation du travail viticole.
La toponymie conservée
Les noms de lieux gardent la mémoire de la vigne disparue :
- "La Vigne", "Les Vignes", "Le Vignoble" : lieux-dits qui désignent d'anciennes parcelles viticoles
- "Côte droit" : appellation locale pour les pentes sud, les mieux exposées pour la vigne
- Noms de parcelles cadastrales conservant la référence à la vigne
Cette toponymie fossile permet encore aujourd'hui de reconstituer partiellement l'emprise du vignoble disparu.
Conclusion : Une mutation économique et paysagère majeure
Cinquante ans pour tout faire disparaître
L'histoire de la viticulture en vallée de Seine se résume à un contraste saisissant : après des siècles d'expansion continue, il n'a fallu qu'un demi-siècle pour faire disparaître totalement une activité qui structurait l'économie, la société et le paysage.
En 1850, le vignoble était encore prospère, dominant l'économie locale, employant la majorité de la population active, façonnant le territoire. En 1900, il avait quasi totalement disparu. Les pressoirs étaient démantelés, les vignes arrachées, les vignerons partis ou reconvertis.
Cette rapidité foudroyante du changement frappe les contemporains et interroge encore aujourd'hui. Comment une activité aussi solidement enracinée a-t-elle pu s'effondrer aussi vite ?
Les facteurs d'une catastrophe
La réponse réside dans la convergence de multiples facteurs :
Facteurs naturels : gelées, maladies cryptogamiques, phylloxéra — trois fléaux qui, séparément, auraient pu être surmontés, mais qui, combinés, se sont révélés fatals.
Facteurs économiques : médiocrité de la qualité, concurrence des vins méridionaux rendus accessibles par le chemin de fer, coût élevé de la replantation, rentabilité insuffisante des nouvelles vignes greffées.
Facteurs démographiques : vieillissement de la population, limitation précoce des naissances, départ des jeunes, affaiblissement de la main-d'œuvre disponible.
Facteurs sociaux : fragilité des petits vignerons propriétaires, endettement, perte de confiance dans l'avenir de la viticulture.
Aucun de ces facteurs, pris isolément, n'aurait suffi. C'est leur cumul, leur renforcement mutuel qui a provoqué l'effondrement.
Un patrimoine à sauvegarder
Aujourd'hui, la mémoire de cette viticulture disparue s'estompe progressivement. Les derniers témoins directs ont disparu, les bâtiments sont détruits ou transformés, le paysage continue d'évoluer.
Il reste les documents d'archives : registres paroissiaux, monographies communales, cahiers de doléances, plans cadastraux. Il reste aussi le paysage lui-même, porteur d'indices pour qui sait les lire : parcellaire fossile, terrasses, toponymes.
Ce patrimoine matériel et immatériel mérite d'être valorisé. Non par nostalgie d'un passé révolu, mais parce qu'il permet de comprendre comment un territoire se construit, se transforme, s'adapte ou s'effondre face aux changements économiques, sanitaires, démographiques.
Les leçons d'une disparition
L'histoire de la viticulture en vallée de Seine offre plusieurs enseignements :
La fragilité des monocultures : Un territoire trop dépendant d'une seule activité économique est vulnérable. La diversification est un facteur de résilience.
L'importance de la qualité : Le sacrifice de la qualité à la quantité a fragilisé le vignoble parisien face à la concurrence. L'excellence est une protection.
Les limites de l'adaptation : Malgré les tentatives de replantation, de reconversion, de résistance, le vignoble n'a pas pu s'adapter. Certaines mutations sont trop rapides, trop radicales pour permettre l'adaptation.
La transformation permanente des territoires : Ce qui semble immuable peut disparaître en quelques décennies. Le paysage est un palimpseste où chaque époque écrit par-dessus les précédentes.
Comprendre le passé viticole de la vallée de Seine, c'est comprendre comment se font et se défont les territoires. C'est aussi apprendre à lire le paysage actuel comme le résultat d'une histoire longue, complexe, faite de ruptures autant que de continuités.
- Marcel LACHIVER, Vin, vigne et vignerons en région parisienne du XVIIe au XIXe siècle, Pontoise, Société historique et archéologique de Pontoise, du Val-d'Oise et du Vexin, 1982, 957 p.
- Jacques DUPÂQUIER, compte rendu de l'ouvrage de M. Lachiver, Annales de démographie historique, 1983, p. 441-443.
- Registre de paroisse de Limetz (1784-1793), in E. GRAVE, « Un registre de paroisse avant & après 1789 », Commission des antiquités et des arts du département de Seine-et-Oise, 1906.
- Monographie communale de Gommecourt par R. Bonnevoye, instituteur, Archives départementales des Yvelines, 1899.
- Cahiers de doléances de Gommecourt (1789), Mémoires de la Société historique et archéologique de Pontoise, du Val-d'Oise et du Vexin, tome LXXXII, 1988, Gallica BnF.
- Inventaire sommaire des archives départementales antérieures à 1790. Seine-et-Oise. Archives ecclésiastiques. Série G, Gallica BnF.
- Bulletin de la Commission des antiquités et des arts de Seine-et-Oise (pour le pressoir de Mousseaux), Gallica BnF.