1870 : Quand Gommecourt tremblait sous le pas prussien
À l'automne 1870, alors que les feuilles jaunissent sur les boucles de la Seine, le destin de Gommecourt bascule. Loin des grands champs de bataille de l'Est, ce village paisible aux confins de la Seine-et-Oise va devenir le théâtre d'une cohabitation forcée et brutale. Entre réquisitions épuisantes et menaces d'incendie, récit d'un hiver où l'ennemi s'est invité à la table des Gommecourtois.
L'histoire nationale a retenu le désastre de Sedan et les privations du Siège de Paris. Pourtant, pour les habitants de nos communes rurales, la guerre de 1870 n'est pas qu'une dépêche lointaine lue dans le journal : c'est une silhouette sombre, celle du Uhlan — ce cavalier prussien à la lance effilée — apparaissant au détour d'un chemin de plaine.
Dès le mois de septembre, après la chute de l'Empire, l'armée de von Moltke déferle vers l'Ouest pour encercler la capitale. Les Prussiens envoyés dans le secteur appartenaient principalement aux régiments de Poméranie et de Silésie, notamment le prestigieux 2e régiment de Uhlans de la Garde.
Gommecourt, situé sur un axe stratégique entre Mantes et la Normandie, voit sa tranquillité voler en éclats. Ici, la guerre ne se joue pas à coups de canon, mais se vit au quotidien : il faut loger, nourrir et subir l'occupant.
Dans ses chroniques de l'époque, l'historien Édouard Fournier rapporte des scènes de tension extrême où le moindre geste d'insoumission d'un paysan ou l'ombre d'un franc-tireur dans les bois environnants pouvait transformer le village en brasier.
Le Contexte : Un verrou sur la Seine
Gommecourt n'est pas un simple lieu de passage.
Pour l'état-major prussien, le village est un balcon naturel. Les hauteurs et les rochers de Clachaloze offrent une vue imprenable sur la vallée, facilitant la surveillance des axes vers Rouen et la Beauce.

Alors que la France s'enfonce dans la guerre franco-prussienne de 1870, le petit village de Gommecourt (Seine-et-Oise), niché dans une boucle de la Seine, va vivre un hiver d'oppression marqué par une occupation militaire permanente et des actes de résistance héroïques.
L'instituteur du village, dans ses notes conservées aux Archives Départementales, décrit le terrain accidenté de Gommecourt avec ses rochers dominant Clachaloze. Ces hauteurs, accessibles par un chemin escarpé qui serpente au-dessus de la Seine, devinrent en 1870 un poste d'observation stratégique pour les Prussiens qui surveillaient toute la vallée.
Dans ce village de petits propriétaires, où la terre était morcelée en plus de 13 000 parcelles, l'arrivée de l'ennemi et la saisie des précieuses réserves de grains et de vin furent vécues comme un véritable séisme social.
Le terrain accidenté du village, décrit par l'instituteur comme un labyrinthe de ravins et de bois, devient le refuge des Francs-tireurs et des gardes nationaux. Ces combattants volontaires harcèlent les patrouilles ennemies depuis les hauteurs de la Roche-au-Crayon.
Le prix de cette résistance est lourd. Les témoignages d'époque rapportent plusieurs événements tragiques : l'arrestation et l'exécution par fusillade de combattants, et au cours du seul mois de novembre 1870, au moins trois hommes perdront la vie dans le secteur de Gommecourt-Limetz. Ces actes de répression visaient à briser le soutien de la population qui, malgré les menaces, continuait de protéger ces insurgés.
La politique de la "Terre Brûlée"
Pour freiner l'avance ennemie, l'armée française prend des décisions tragiques qui vont isoler le village :
La destruction du pont de Mantes
Le destin de Gommecourt s'assombrit encore lorsque, pour freiner l'avance ennemie vers la Normandie, l'armée française décide de faire sauter le pont de Mantes.
Le pont est miné le 19 septembre et définitivement détruit le 20 septembre 1870 par le capitaine du génie Ferber.
Cet acte héroïque mais tragique isole la rive droite de la Seine. Cela produit malheureusement un "effet de nasse" : les troupes prussiennes, bloquées, se sont rabattues sur les villages de la rive droite pour surveiller la Seine.
Privés de ce passage majeur, les mouvements de troupes prussiennes se reportent sur les chemins vicinaux.
Gommecourt voit passer des régiments entiers qui cherchent des accès pour les troupes ou des zones de ravitaillement. Le village n'est plus seulement occupé, il est devenu un point de passage obligé pour les patrouilles de reconnaissance qui surveillent les mouvements de l'armée de la Loire et de l'armée du Nord.
Il est à noter que la destruction du pont de Mantes a été faite à la hâte par le génie militaire français : on ordonna la destruction d'une arche, mais, compte tenu de sa conception, il s'effondra entièrement. Il sera restauré et remis à la circulation en 1874.
En plus de couper la circulation, l'explosion a brisé les conduites d'eau (l'aqueduc) qui alimentaient la ville, créant une crise sanitaire majeure.
Mais le pont de Mantes n'est pas le seul à subir la politique de la terre brûlée.

À quelques kilomètres en aval, le pont de Vernon a subi un sort similaire. Il a été miné et détruit partiellement en septembre 1870.
Le pont de Vernon
Contrairement à d'autres zones, Vernon a connu des combats notables. Des corps de francs-tireurs et des gardes nationaux ont tenté de défendre le passage de la Seine. La destruction du pont visait à empêcher les Prussiens de basculer sur la rive gauche pour contourner les défenses de Paris.
Les Ponts de Bonnières et Rolleboise
Le secteur entre Mantes et Vernon est une boucle serrée de la Seine.
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Ponts de chemin de fer : La ligne Paris-Rouen était vitale. Les viaducs et les ponts ferroviaires (comme celui de Manoir ou près de Rolleboise) ont été pris pour cible pour paralyser la logistique allemande qui utilisait le train pour acheminer matériel et nourriture vers le siège de Paris.
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Pont de Bonnières : Ce pont, situé à mi-chemin, fut également sacrifié pour rompre la continuité de la route nationale.
Une stratégie controversée
Ces destructions ont été jugées par beaucoup de contemporains comme inutiles :
- Efficacité limitée : Les Prussiens disposaient d'unités de pontonniers très performantes. Ils ont souvent rétabli des passages (ponts de bateaux) en quelques jours seulement.
- Hiver 1870-1871 : La Seine a gelé durant cet hiver particulièrement rude, permettant parfois de traverser sans avoir besoin de ponts.
- Coût de reconstruction : Les villes ont mis des années à se remettre financièrement de ces destructions.
Après la destruction du pont de Mantes, Gommecourt s'est retrouvé sur la ligne de communication allemande. Les Prussiens craignaient une contre-attaque depuis les forêts normandes.
- Les barricades : Des récits mentionnent que les Prussiens forcèrent les hommes du village à creuser des tranchées ou à ériger des barricades aux entrées du bourg pour se protéger d'une incursion des mobiles de l'Eure.
- Le passage des blessés : Situé sur le chemin vers Versailles (où siégeait l'état-major), Gommecourt a vu passer les convois de blessés allemands et français, transformant parfois les granges en ambulances improvisées.

Un village sous haute tension : l'occupation au quotidien
Dès septembre 1870, après l'investissement de Paris, un détachement de cavalerie prussienne s'installe à Gommecourt. Il s'agit du 2e régiment de Uhlans de la Garde, une unité d'élite basée à Berlin, dont la présence témoigne de l'importance stratégique du secteur. Sa position est stratégique : les falaises de craie dominent la Seine et permettent de surveiller la route de Vernon.
Pour isoler la population et empêcher tout mouvement vers la rive gauche, les autorités allemandes ordonnent de couler le bac de Gommecourt, coupant ainsi le cordon ombilical avec Moisson et Bonnières.
Gommecourt cesse d'appartenir à ses habitants. Le village devient une base logistique pour l'occupant. Comme le relate Édouard Fournier dans "Les Prussiens chez nous" (p. 130), l'entrée des troupes n'est pas une simple parade, mais une prise de possession méthodique.
Chaque maison devient un dortoir pour les Uhlans et la Landwehr.
Le spectre de la "Petite Guerre"
Ce qui frappe à la lecture des sources de l'époque, c'est la nervosité des officiers prussiens. À Gommecourt, la crainte des francs-tireurs et des gardes nationaux (ces civils armés qui harcèlent les convois) rend l'occupant impitoyable. Le moindre coup de feu entendu dans les bois voisins déclenche des menaces de représailles collectives : amendes exorbitantes, prises d'otages parmi les notables, voire menaces d'incendie des fermes.
« À Gommecourt, chaque maison devient une écurie ou un dortoir. L'ennemi exige tout : le foin pour les chevaux, le vin des caves et le bétail des étables. » — Synthèse d'après Gallica, BNF.
L'occupation à Gommecourt n'était pas une simple cohabitation pacifique, mais une guerre de nerfs. Le village était un poste d'observation (la falaise) et une cachette (les grottes), ce qui explique la nervosité des Uhlans et la sévérité des répressions.
Le clocher : les yeux de l'occupant
Comme dans de nombreux villages de la vallée de la Seine, la position dominante de Gommecourt (l'église Saint-Crépin-Saint-Crépinien) a fait de son clocher un atout stratégique. Les témoignages de l'époque dans le Mantois décrivent l'angoisse des habitants observant, à la nuit tombée, les jeux de lumières des lanternes prussiennes communiquant de clocher en clocher, de Gommecourt vers Mantes, signalant le moindre mouvement suspect dans la plaine.
Le curé de Bennecourt, qui s'occupait aussi de Gommecourt, a dû intervenir plusieurs fois auprès du commandement prussien basé à Vernon pour éviter l'exécution d'otages après que des câbles télégraphiques aient été sectionnés le long de la Seine.
Un village vidé de ses ressources
L'occupation n'est pas une cohabitation pacifique. L'hiver 1870 est l'un des plus rigoureux du siècle (jusqu'à -20°C). L'ennemi exige tout.
Les réquisitions de bouche ont littéralement vidé le village de son bétail. Les sources mentionnent que les Prussiens exigeaient du pain frais chaque matin, de la viande de bœuf et, surtout, des rations quotidiennes d'eau-de-vie pour supporter le froid de cet hiver qui fut l'un des plus rigoureux du siècle.
Pillage social : Dans ce village de petits propriétaires (13 000 parcelles), la saisie des réserves de grains et de vin (150 hectares de vignes à l'époque) est vécue comme un séisme.
L'occupation n'était pas un campement extérieur. Les soldats (souvent des Uhlans ou des fantassins de la Landwehr) dormaient dans les maisons. On imagine le contraste social entre ces soldats prussiens, souvent très jeunes et affamés, s'installant dans les cuisines des fermes de Gommecourt, et les habitants du village.
La Résistance : Francs-tireurs et "Petite Guerre"
Le relief accidenté, décrit par l'instituteur comme un labyrinthe de ravins, devient le refuge des Francs-tireurs (notamment les Compagnies de la Presse) et des gardes nationaux locaux.
Les Francs-tireurs de la Seine et la défense de Vernon
Le secteur de Vernon était défendu par les Francs-tireurs de la Seine (notamment ceux de l'Eure) et des détachements de la Garde Nationale Mobile.
Il s'agit des Francs-tireurs de la Presse parisienne, formés notamment par des journalistes et typographes.
Ils opéraient dans le secteur Vernon-Mantes sous le commandement du capitaine Flourens (jusqu'en octobre).
Les Francs-tireurs de la Presse utilisaient la topographie escarpée des bords de Seine (falaises de craie) pour tendre des embuscades.
L'engagement du 14 octobre 1870 : c'est le combat le plus célèbre du secteur. Les troupes prussiennes (5e division de cavalerie et infanterie) tentèrent de s'emparer de Vernon. Les Francs-tireurs se sont postés dans les bois de Bizy et sur les hauteurs dominant la Seine.
La destruction du pont : bien que miné dès septembre, c'est lors de ces pressions ennemies que le pont fut définitivement rendu impraticable pour empêcher l'artillerie allemande de traverser vers la rive gauche.
Référence documentée : « Rapport du Commandant de la Garde Nationale Mobile de l'Eure sur l'affaire de Vernon » (Archives départementales de l'Eure). Ce document détaille comment les troupes locales ont tenu tête à des forces supérieures avant de devoir se replier vers Evreux.
Les "Compagnies franches" entre Mantes et Bonnières
Dans les boucles de la Seine, la forêt de Rosny servait de base arrière aux Francs-tireurs qui harcelaient les convois de ravitaillement allemands sur la route de Paris à Rouen.
En représailles à ces actions de guérilla, les Prussiens imposaient des amendes exorbitantes aux communes.
Les Prussiens à Gommecourt : Entre siège et surveillance
L'incident des francs-tireurs et la menace de l'incendie
Le texte de Fournier (p. 130) suggère une tension constante. À Gommecourt, comme dans le village voisin de Bennecourt, la règle était simple et cruelle : "Si un coup de feu part d'une haie, le village brûle."
Les Francs-tireurs et les gardes nationaux utilisaient les hauteurs de Gommecourt pour tirer sur les estafettes prussiennes qui circulaient sur la route de Vernon. Le relief escarpé leur permettait de disparaître dans les "creutes" (grottes) avant que les Uhlans n'aient pu mettre pied à terre.
Un épisode spécifique est souvent cité dans les chroniques de la région : la découverte d'armes cachées dans les granges. À Gommecourt, les paysans avaient pour consigne de cacher leurs fusils de chasse sous le foin. Lors d'une fouille, si un fusil était trouvé, le maire était immédiatement arrêté et menacé d'exécution si une amende en "écus sonnants" n'était pas versée dans les deux heures.
Novembre 1870 : La spirale de la violence
Les tensions entre occupants et habitants atteignent leur paroxysme au cours du mois de novembre 1870. Les archives de Paul Aubert nous livrent une chronologie précise de cette période tragique qui voit le secteur Gommecourt-Limetz-Giverny basculer dans une spirale de violence.
L'embuscade du 1er novembre
Le 1er novembre 1870, une patrouille du 2e régiment de Uhlans de la Garde, suivant la rive gauche de l'Epte, se dirigeait vers Limetz. Vers 10 heures du matin, alors que les cavaliers d'avant-garde, "le pistolet au poing", venaient de traverser Gommecourt, des coups de feu éclatent dans le bois qui sépare les deux communes.
Les agresseurs ? Des gardes nationaux de Limetz, Gommecourt et Giverny qui tendent une embuscade aux envahisseurs. Un uhlan est grièvement blessé, les autres prennent la fuite.
Cette action témoigne de la coordination entre les villages voisins et de la volonté de résistance face à l'occupant, malgré les risques encourus.
Les représailles du 4 novembre
La réponse prussienne ne se fait pas attendre. Le 4 novembre, les Uhlans reviennent "plus nombreux" à Gommecourt et sont accueillis par une nouvelle fusillade.
La répression est terrible et vise à terroriser la population :
- Un paysan de 31 ans, "inoffensif", qui arrachait simplement des pommes de terre "à la lisière du bois", est massacré à coups de lance. Ce meurtre délibéré d'un civil non armé illustre la brutalité de la répression prussienne.
- Plusieurs habitations de Limetz sont incendiées en représailles, concrétisant les menaces qui pesaient sur tous les villages de la vallée.
Cette brutalité délibérée vise à briser tout soutien aux francs-tireurs et aux gardes nationaux. Le message est clair : toute résistance sera punie collectivement.
Le 9 novembre : nouvel assassinat
Cinq jours plus tard, le 9 novembre, les Uhlans tuent dans la plaine de Gommecourt Pierre Michel Lecœur, un homme de 55 ans.
Ces trois morts en l'espace de neuf jours (un uhlan grièvement blessé le 1er novembre, puis deux civils assassinés les 4 et 9 novembre) illustrent l'intensification de la terreur prussienne dans le secteur.
Selon les archives de Paul Aubert, "à plusieurs reprises ils menacent d'incendier le village" entier. Les habitants vivent dans la peur constante qu'un nouveau coup de feu, un geste suspect, ne déclenche l'anéantissement complet de Gommecourt, comme cela s'était produit pour plusieurs maisons de Limetz.
Le contexte régional : une politique de représailles systématique
Gommecourt n'était pas isolé dans cette spirale de violence. La politique prussienne d'occupation était très dure dans toute la vallée de la Seine : si un soldat prussien était tué d'un coup de feu venant d'un bois, et que le coupable n'était pas trouvé, les Prussiens arrêtaient les premiers hommes valides trouvés aux alentours.
À Bennecourt, une escarmouche sanglante a eu lieu près du hameau de Gloton le 14 octobre 1870 : un détachement de Uhlans tombe dans une embuscade entre Gommecourt et Bennecourt. Un soldat prussien est blessé.
En représailles, les Prussiens arrêtent et fusillent deux suspects. L'un des fusillés était un ancien soldat de l'armée régulière qui avait rejoint les francs-tireurs, l'autre un civil accusé de complicité.
Il est mentionné dans certains récits que deux hommes ont été passés par les armes contre le mur d'une grange car on avait retrouvé des cartouches de Chassepot (le fusil français) dissimulées sous un tas de fumier à proximité.
Dans la monographie de l'instituteur Durand de Gommecourt, il indique également que plusieurs escarmouches ont lieu dans les bois de la Roche-au-Crayon, entre des patrouilles ennemies et des Francs-tireurs qui s'étaient réfugiés dans les rochers. Deux de ces Francs-tireurs ont été pris et fusillés par les Prussiens près de la limite de Bennecourt.
Le 16 octobre 1870, un engagement sérieux a eu lieu à Bonnières. Les Prussiens voulaient sécuriser la ligne de chemin de fer Paris-Rouen. Des Francs-tireurs avaient saboté les voies. En représailles, les Prussiens ont menacé de brûler les villages voisins. C'est peut-être suite à cet événement que le bac de Gommecourt a été coulé : pour empêcher les insurgés de passer d'une rive à l'autre.

La Vie Clandestine : Le secret des "Creutes"
La survie s'organise sous terre, dans les anciennes carrières de pierre de taille de Clachaloze.
Face aux réquisitions incessantes de grains et de bétail, les habitants de Gommecourt et du hameau de Clachaloze ont organisé une véritable vie souterraine. Utilisant les anciennes carrières de pierre de taille, ils y ont dissimulé :
- Leurs objets précieux et leur argenterie.
- Leurs réserves de grains.
- Leur bétail (vaches et chevaux), cachés derrière des entrées masquées par des ronces et des fagots de bois.
Pour passer des messages à la rive gauche (Moisson) sans utiliser le bac (qui était gardé ou coulé), les habitants utilisaient des petites barques de pêcheurs la nuit, camouflées sous des draps blancs pour se confondre avec la brume du fleuve.
Un habitant aurait ainsi réussi à faire passer des renseignements sur les mouvements des troupes prussiennes vers le camp de l'armée française basé plus au sud.
Les rapports de gendarmerie de l'époque notent une situation singulière dans les grottes de Clachaloze :
une écurie souterraine semble avoir été mise en place. En effet on a retrouvé des traces d'anneaux de fer scellés dans la roche au fond de certaines cavités de Gommecourt. Les paysans y laissaient leurs chevaux de trait dans l'obscurité totale pendant des semaines pour éviter qu'ils ne soient réquisitionnés par l'artillerie prussienne. Les enfants étaient chargés d'apporter le fourrage en silence la nuit.
Ces "creutes" ont permis au village de ne pas sombrer totalement dans la misère malgré le pillage systématique des ressources par l'occupant.

D'autres récits locaux viennent compléter ce tableau :
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À Rolleboise : On rapporte des escarmouches où des paysans tentèrent de cacher leurs récoltes dans les grottes et les carrières pour échapper aux réquisitions.
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À La Roche-Guyon : Le château et le village subissent des demandes de contributions de guerre massives, créant un climat de détresse financière pour les municipalités.
1871 : Le réveil d'un village meurtri
Le départ des troupes prussiennes en 1871 ne signifie pas le retour immédiat à la normale. Pour les habitants de Gommecourt et du hameau de Clachaloze, le bilan est lourd.
Des plaies financières et humaines
Le départ des Prussiens laisse un bilan lourd.
Les "13 000 parcelles" mentionnées dans la monographie de l'instituteur racontent en creux la détresse des petits propriétaires : sans bétail pour fumer les terres et sans semences (consommées par l'occupant ou ses chevaux), les récoltes des années 1871 et 1872 sont médiocres. La commune a dû faire face à des "contributions de guerre" dont le remboursement a pesé sur le budget municipal pendant des années, ralentissant les projets d'entretien de l'église et des chemins.
Au-delà des pertes matérielles, le bilan humain est tragique. Entre octobre et novembre 1870, au moins cinq hommes ont perdu la vie dans le secteur de Gommecourt-Bennecourt-Limetz : deux fusillés à Bennecourt, un uhlan grièvement blessé, et deux civils assassinés (le paysan de 31 ans et Pierre Michel Lecœur).
Trente ans plus tard, l'instituteur Durand note que le souvenir de l'isolement est si fort que la construction d'un pont ou d'un service de vapeur plus régulier pour faciliter les communications avec la rive gauche et la gare de Bonnières est devenu un vœu cher pour la municipalité.
La mémoire dans la pierre
Les traces de 1870 sont aujourd'hui discrètes mais présentes dans Gommecourt et la région alentour :
Les sépultures : Dans de nombreux cimetières de la vallée de la Seine, on retrouve des carrés militaires ou des tombes de civils morts "pendant l'année terrible", victimes des privations ou des épidémies de variole propagées par les mouvements de troupes.
Le paysage : Les rochers et les coteaux de Clachaloze restent les meilleurs témoins de cette époque. Ils nous rappellent que la beauté des boucles de la Seine fut, durant quelques mois, un poste d'observation stratégique pour une armée ennemie. Vingt ans après ces événements, en 1892-1893, une nouvelle route fut percée — celle que l'instituteur Durand qualifiera de "superbe route" et qui est connue aujourd'hui sous le nom de "route aux 13 virages" — pour remplacer l'ancien chemin escarpé que les Prussiens avaient utilisé comme poste d'observation.

L'épisode des Prussiens à Gommecourt, tel que décrit par Édouard Fournier, Paul Aubert et les archives départementales, nous rappelle que la Grande Histoire s'écrit aussi au coin de nos rues. Ce n'étaient pas seulement des troupes en mouvement, c'était le quotidien bouleversé de vignerons et de laboureurs dont nous foulons aujourd'hui les mêmes sentiers.
Pour approfondir ces recherches, vous pouvez consulter les documents originaux numérisés :
- L'instituteur Durand - Monographie de Gommecourt, 1899.
Ce document de 26 pages est une source primaire de ce récit (à consulter aux Archives Départementales des Yvelines, Cote 1T/MON). - Paul Aubert - Monographie communale de Gommecourt, 1863-1949.
Document rédigé par Paul Aubert (1863-1949), érudit local ayant compilé des monographies sur 200 localités du Mantois. Source apportant des dates précises sur les événements de novembre 1870 : embuscade du 1er novembre, représailles du 4 novembre (incendies à Limetz, meurtre d'un paysan de 31 ans), et assassinat de Pierre Michel Lecœur le 9 novembre. (Archives Départementales des Yvelines, Cote J 3211/8 [7]). - Dossiers de dommages de guerre (Série R) - Documents administratifs liés aux réclamations des habitants après le départ des Prussiens.
Consultable en salle de lecture aux Archives des Yvelines (Montigny-le-Bretonneux). - Les Prussiens chez nous d'Édouard Fournier (1871) - p.130
- Rapport du Commandant de la Garde Nationale Mobile de l'Eure sur l'affaire de Vernon (Archives départementales de l'Eure) - Détaille les combats du 14 octobre 1870.