Gommecourt à la veille et pendant la Révolution (1780-1793)
"Le peuple des campagnes, qui forme la partie la plus nombreuse de cet Ordre et peut-être la plus utile."
— Cahier de doléances de Gommecourt, 8 mars 1789
Les cahiers de doléances de 1789 : un cadre national
En 1789, à la demande du roi Louis XVI, l’ensemble des communautés du royaume de France est invité à rédiger des cahiers de doléances en vue de la convocation des États généraux. Cette consultation, sans précédent par son ampleur, a pour objectif de recueillir les plaintes, attentes et propositions des sujets du royaume concernant la fiscalité, l’administration, la justice et l’organisation de la société.
Rédigés au niveau des paroisses, des villes ou des corps constitués, les cahiers sont élaborés lors d’assemblées locales, selon des procédures encadrées par l’administration royale. Ils ne constituent pas des manifestes révolutionnaires, mais des documents officiels, exprimant des revendications formulées dans le cadre de la monarchie et de ses institutions. Les cahiers ne sont pas de simples listes de plaintes collectives. Leur rédaction est influencée par des acteurs sociaux qui maîtrisent l’écrit et connaissent les usages administratifs. Cela ne diminue pas la valeur des revendications, mais nuance notre lecture des voix représentées. À travers la France, certains cahiers dépassent les préoccupations strictement fiscales et expriment des revendications politiques ou sociales, parfois très avancées pour l’époque.
Les cahiers de doléances sont rédigés dans le cadre de la convocation des États généraux, une assemblée représentant les trois ordres (clergé, noblesse, tiers état) que le roi Louis XVI convoque pour la première fois depuis 1614, afin de tenter de résoudre la crise politique et financière du royaume en 1789. Au niveau national, ces cahiers représentent un effort exceptionnel : plusieurs dizaines de milliers de cahiers furent rédigés dans tout le royaume, couvrant toutes les paroisses et corps constitués (entre 40000 et 60000 selon les estimations). Ces cahiers ont servi de base aux revendications locales et ont contribué à façonner le débat aux États généraux Les cahiers de doléances sont non seulement des listes de griefs, mais aussi des propositions de réforme qui devaient être présentées au roi et aux députés des États généraux comme mandat électoral des communautés locales.
Les cahiers sont aujourd’hui utilisés par les historiens non seulement pour leurs doléances proprement dites, mais aussi pour analyser les attitudes, les peurs et les aspirations des communautés rurales avant 1789. Ils forment aujourd’hui une source historique majeure, offrant un témoignage direct des préoccupations sociales, économiques et politiques des communautés françaises à la veille de la Révolution.
Position dans le cadre politique de 1789
Les cahiers de doléances s’inscrivent directement dans la convocation des États généraux, une assemblée réunissant le clergé, la noblesse et le tiers état que le roi Louis XVI convoque pour la première fois depuis 1614 face aux difficultés fiscales et politiques du royaume.
Ils ne sont pas de simples listes de plaintes : ils combinent plaintes et propositions, visant à orienter le débat lors des États généraux et à fixer un mandat pour les députés locaux. À l’échelle nationale, ces cahiers abordent une grande diversité de thèmes — égalité devant l’impôt, réformes de la justice, abolition de certains privilèges ou organisation politique — ce qui en fait une source clé pour comprendre les aspirations sociales et politiques de l’Ancien Régime juste avant la Révolution.
C’est dans ce cadre national que Gommecourt, comme des milliers de paroisses rurales, rédige son propre cahier de doléances en mars 1789 — une source aujourd’hui précieuse pour comprendre les préoccupations locales.
Un village viticole du Vexin français
À la fin du XVIIIe siècle, Gommecourt est un petit village du Vexin français niché dans une boucle de la Seine, à proximité de La Roche-Guyon. En 1789, la paroisse compte 677 habitants répartis en 179 feux (foyers fiscaux), contre 143 en 1712, témoignant d'une croissance démographique notable (selon les pages consacrées à Gommecourt dans "Mémoires de la Société historique et archéologique de Pontoise, du Val-d'Oise et du Vexin".
Un feu (du latin focus, "foyer") désigne sous l'Ancien Régime l'unité de base du recensement et de l'imposition fiscale. Il correspond à un foyer fiscal, c'est-à-dire un ménage ou une famille vivant sous le même toit.
À Gommecourt en 1789, on compte 179 feux pour 677 habitants, soit environ 3,8 personnes par feu en moyenne. Ce chiffre inclut le couple, les enfants, et parfois des domestiques ou des parents âgés vivant dans la même maison.
Le feu est l'unité de répartition de la taille (principal impôt direct), d'où l'expression "feu fiscal". Les communautés établissent des listes de feux pour déterminer qui doit payer l'impôt et en quelle proportion
Le village vit principalement de la viticulture. Les noms des habitants recensés en 1789 révèlent une société rurale où dominent vignerons, marchands et tonneliers. Cette spécialisation viticole marque profondément l'identité et les préoccupations économiques de la communauté.
Gommecourt dans le Vexin français
Cette carte situe la paroisse de Gommecourt parmi les communautés voisines mentionnées ou impliquées dans les assemblées locales et la rédaction des cahiers de doléances.
Sous la tutelle des La Rochefoucauld
Depuis 1659, Gommecourt appartient à l'illustre famille de La Rochefoucauld. En 1789, la seigneurie est aux mains de Louise-Élisabeth de La Rochefoucauld, duchesse d'Enville (1716-1797), veuve depuis 1746 et figure majeure de la noblesse éclairée.
La duchesse d'Enville incarne l'esprit des Lumières. Depuis son château voisin de La Roche-Guyon, elle anime un salon fréquenté par les physiocrates et entretient une correspondance avec Turgot. Elle transforme son domaine en laboratoire agronomique, introduisant cultures nouvelles et méthodes modernes. Son fils, Louis-Alexandre de La Rochefoucauld (1743-1792), ami de Benjamin Franklin et traducteur de ses œuvres, deviendra député de la noblesse de Paris aux États généraux.
Cette proximité avec une famille libérale et réformatrice influence probablement le climat intellectuel local, même si les archives ne permettent pas d'en mesurer précisément l'impact sur les habitants de Gommecourt.
La crise des années 1780
Le poids écrasant des impôts
Sous l’Ancien Régime, la pression fiscale qui pèse sur les habitants de Gommecourt est lourde et multiforme. Comme dans la majorité des paroisses rurales, l’essentiel de la charge repose sur le tiers état, tandis que le clergé et la noblesse bénéficient de privilèges fiscaux anciens et solidement ancrés.
Les habitants doivent s’acquitter de la taille, principal impôt direct, mais aussi de nombreuses taxes indirectes : aides sur les boissons, gabelle sur le sel, droits de contrôle et de circulation des marchandises. Dans un village largement tourné vers la viticulture, ces prélèvements frappent directement l’économie locale, chaque étape de la production et de la vente du vin donnant lieu à taxation.
Cette accumulation d’impôts, combinée à l’augmentation du coût de la vie dans les années 1780, contribue à un climat de tension durable. À Gommecourt comme ailleurs, la fiscalité n’est plus seulement ressentie comme une contrainte économique : elle devient un symbole des déséquilibres sociaux et un motif central de contestation, que le cahier de doléances de 1789 exprime avec une clarté remarquable.
Le système fiscal de l'Ancien Régime
Impôt direct
Impôt par tête
Travail gratuit
Taxes boissons
Impôt sur le sel
5% du revenu
La crise spécifique du vignoble
Mais pour Gommecourt et les villages viticoles environnants, une menace plus grave encore pèse sur l'avenir : le déséquilibre fiscal entre vignobles et terres à blé. Depuis vingt-cinq ans, le prix du blé a doublé, voire triplé, enrichissant les propriétaires de terres labourables. Pendant ce temps, le vin n'a guère augmenté. Les vignerons, contraints d'acheter leur pain à prix d'or, ne tirent de leurs vignes qu'un revenu stagnant, "un produit [non] supérieur à celui que leurs pères en retiraient il y a cent ans", comme le noteront les habitants dans leur cahier de doléances.
L'injustice est criante : malgré cet appauvrissement relatif, les répartitions fiscales n'ont pas été révisées. Les vignobles continuent à payer selon d'anciennes proportions établies quand leur production était prospère, tandis que les villages enrichis par la hausse des céréales ne voient pas leurs impôts augmenter en conséquence.
Sur le chemin qui longe les rangs de vigne, un vigneron porte son seau de vendange au pressoir. Le bruissement des grappes mûres ne chasse pas l’inquiétude : le pain coûte deux fois plus cher que dix ans plus tôt, mais le vin qu’il produit peine à rapporter davantage qu’à la génération précédente.
Les tracasseries des commis aux aides
À cette pression fiscale s'ajoutent les vexations des employés de la Ferme générale chargés de percevoir les droits sur les boissons - les "aides". Ces commis multiplient les contrôles arbitraires, tendent des pièges aux vignerons pour les prendre en défaut, et appliquent des règlements obscurs que seuls leurs régisseurs comprennent. Pour un village vivant du vin, ces pratiques sont un calvaire quotidien.
Ils visitaient lieux de stockage, caves et celliers, établissaient procès-verbaux et percevaient les taxes dues – une fonction qui, dans les campagnes viticoles comme Gommecourt, apparaissait souvent arbitraire et mal comprise des habitants.
Dans un village viticole comme Gommecourt, les contrôles des commis aux aides prennent une dimension très concrète. La visite d’une cave, la mesure des volumes ou l’apposition d’une marque fiscale rappellent aux exploitants que le vin, avant même d’être vendu, est déjà soumis à l’impôt.
Le 8 mars 1789 : l'assemblée paroissiale
Le dimanche 8 mars 1789, convoqués par le bailli royal, dix-sept habitants se réunissent à l'auditoire de Gommecourt pour rédiger leur cahier de doléances et élire leurs députés aux États généraux. Préside l'assemblée Charles-Marie Croisœuil-Chateaurenard, avocat faisant fonction de juge au bailliage de La Roche-Guyon.
Ce cahier n’est pas disponible en libre accès sur les portails d’archives publiques, mais il a été republié dans une revue locale que nous avons reproduite sur ce site.
Parmi les présents figurent des vignerons (Martin Barbier), des marchands (Antoine Guerbois, Louis Mantois), des cultivateurs et artisans. La liste révèle une communauté de petits propriétaires exploitants, typique du Vexin français.
Les assemblées paroissiales de 1789 réunissent des habitants appelés à formuler doléances et propositions. Si le cadre est imposé par l’autorité royale, l’exercice introduit pour beaucoup une expérience inédite de discussion collective et de formulation écrite des griefs.
Cette prédominance des vignerons (50% des feux) explique pourquoi le cahier de doléances insiste tant sur les problèmes spécifiques de la viticulture.
Un cahier remarquable
Seul un fac-similé/transcription du cahier de Gommecourt (tiré de la publication de la Société historique et archéologique de Pontoise, du Val-d’Oise et du Vexin), est disponible, les versions originales n’ont pas été numérisées par les archives départementales ou nationales à ce jour. Vous pouvez retrouver sur cette page l'extrait concernant le cahier de Gommecourt.
Le cahier qui résulte de l"assemblée gommecourtoise frappe par sa qualité. Contrairement à de nombreuses paroisses qui se contentent d'adopter des cahiers-modèles, Gommecourt produit un texte original, "remarquablement bien composé" selon les historiens, témoignant d'"une haute conscience politique".
L'identité de son rédacteur reste mystérieuse. La tradition locale l'attribue à Jean-Julien Avoine, le curé de la paroisse, futur évêque constitutionnel de Versailles. Homme cultivé, originaire du Havre, Avoine est depuis plusieurs années le pasteur de cette communauté. L'écriture du cahier est la même que celle du procès-verbal, suggérant effectivement une rédaction unique.
Première page manuscrite du cahier de doléances de Gommecourt, 8 mars 1789. L'écriture serrée et régulière suggère une rédaction par Jean-Julien Avoine, futur évêque constitutionnel de Versailles. (Source : Mémoires de la Société historique et archéologique de Pontoise, du Val-d'Oise et du Vexin, 1988)
Un plaidoyer pour le "peuple des campagnes"
Le cahier de Gommecourt ne se contente pas de défendre les intérêts du Tiers État en général. Il plaide spécifiquement pour "le peuple des campagnes, qui forme la partie la plus nombreuse de cet Ordre et peut-être la plus utile".
Les habitants dénoncent avec force l'inégalité fiscale. Ils affirment ne pas contester "les prééminences d'honneur" dues aux deux premiers ordres, mais refusent que ces distinctions s'étendent "jusqu'à des exemptions pécuniaires". Leur principe est clair : "tout citoyen quelconque étant tenu de contribuer aux besoins de l'État dont il est membre, cette contribution doit être dans la proportion la plus exacte possible avec les facultés qu'il possède".
Ils réclament l'abolition de tous les privilèges fiscaux, la suppression des "taxes d'office" et l'établissement d'une "règle de répartition claire, précise, unique, constante et invariable".
La menace sur les vignobles
Le cahier consacre un développement entier à la "surcharge prodigieuse" que portent les vignobles par rapport aux terres de labour. C'est pour Gommecourt une question de survie : si la répartition fiscale n'est pas corrigée pour tenir compte de l'évolution des prix, les villages viticoles seront "perdus sans ressource".
La liberté du commerce des vins
Enfin, le cahier dénonce avec véhémence les abus des commis aux aides. Les habitants souhaitent que les droits sur les boissons soient "plus généralement connus" et leur perception "moins arbitraire". Ils veulent que les employés appliquent "des lois précises et véritablement obligatoires", non les décisions arbitraires de leurs supérieurs. Ils demandent qu'on cesse de leur tendre des pièges et qu'on les laisse "vivre en paix sous la royale protection".
En attendant la suppression totale des aides - que "toute la France" appelle de ses vœux -, ils réclament au moins un cadre légal clair et le respect de leur dignité.
Évolution des prix 1764-1789
L'élection des députés
L'assemblée élit deux députés pour porter ses doléances au bailliage de Magny-en-Vexin : Louis Mantois fils de Crépin, marchand, et Antoine Guerbois, également marchand. Ces hommes représenteront Gommecourt lors de la rédaction du cahier général du bailliage.
Ces deux hommes ne sont pas choisis par hasard. En tant que marchands de vin, ils connaissent intimement les difficultés économiques que traverse la communauté viticole. Leur statut social - ni nobles, ni paysans - en fait des porte-parole légitimes du Tiers État local.
Jean-Julien Avoine : du curé de campagne à l'évêque constitutionnel
Un prêtre éclairé
Jean-Julien Avoine (1741-1793) incarne le clergé réformateur de la fin de l'Ancien Régime. Né au Havre, il a d'abord été vicaire à La Roche-Guyon avant de devenir curé de Gommecourt dans le doyenné de Magny. Sa formation et sa sensibilité le rapprochent des idées nouvelles.
En 1790, lorsque la Constitution civile du clergé réorganise l'Église de France, Avoine fait partie de la minorité de prêtres qui prêtent serment - environ trois cinquièmes du clergé paroissial dans le département.
La réforme : L'Assemblée nationale constituante réorganise profondément l'Église de France sans l'accord du pape. Les évêchés sont réduits de 135 à 83, alignés sur les départements. Les évêques et curés seront désormais élus par les citoyens actifs (et non plus nommés).
Le serment : Tous les ecclésiastiques doivent prêter serment de fidélité à la Constitution. Ceux qui refusent (réfractaires) sont considérés comme ennemis de la Révolution.
La fractures : Cette mesure divise profondément le clergé français. Seuls 7 évêques sur 160 prêtent serment, mais environ 55% des curés acceptent. En Seine-et-Oise, la proportion est plus élevée : près de trois cinquièmes du clergé paroissial, dont Jean-Julien Avoine.
Les conséquences : Cette division religieuse sera l'une des plaies les plus durables de la Révolution, opposant Français "patriotes" et Français "contre-révolutionnaires".

Une élection contestée
Le 5 décembre 1790, les électeurs de Seine-et-Oise se réunissent à Notre-Dame de Versailles pour élire le premier évêque constitutionnel du nouveau diocèse. Deux candidats s'affrontent : Jean-Julien Avoine, l'humble curé de Gommecourt, et Jean-Baptiste Massieu, curé de Cergy et membre influent de l'Assemblée nationale.
Au premier tour le 6 décembre, Avoine obtient 241 voix contre 174 à Massieu, sans atteindre la majorité absolue. Le lendemain, second scrutin : Avoine l'emporte avec 330 voix contre 177. Le curé de village devient évêque.
Cette élection surprend. Comment un simple curé de campagne l'emporte-t-il sur un député siégeant à l'Assemblée ? Sans doute faut-il y voir la volonté des électeurs de choisir un pasteur authentique plutôt qu'un politicien, un homme du peuple des campagnes plutôt qu'un notable.
Un évêque constitutionnel est un évêque élu à partir de 1791 conformément à la Constitution civile du clergé, qui réorganise l’Église de France sous l’autorité de l’État.
Ces évêques, élus par les citoyens et non nommés par le pape, se trouvent dans une position fragile : reconnus par le pouvoir révolutionnaire mais rejetés par Rome et une partie des fidèles.
Leur situation devient particulièrement précaire à partir de 1792-1793, lorsque la Révolution se radicalise et que le clergé, constitutionnel ou non, est de plus en plus perçu comme suspect.
Un épiscopat modéré et bref
Sacré à Paris le 27 mars 1791 par des évêques constitutionnels, Avoine s'installe comme évêque de Versailles le 3 avril. Il choisit d'abord Notre-Dame pour cathédrale.
Son épiscopat se caractérise par la modération. En décembre 1792, il proteste contre l'enlèvement des cloches des églises. Cette position lui vaut d'être dénoncé à la Convention nationale le 17 décembre 1792.
L'évêque Avoine meurt à Versailles le 3 novembre 1793, alors que commencent les persécutions religieuses de la Terreur. Il avait 52 ans. Sa mort, annoncée à la Convention le 6 novembre, intervient au moment le plus critique de la déchristianisation.
Jean-Julien Avoine est le seul curé de Gommecourt à être devenu évêque.
il est une figure rare : son élection surprise en 1790 témoigne du désir des électeurs de choisir un homme du peuple plutôt qu'un notable parisien : un simple curé de village devenu évêque.
Son élection témoigne de l'aspiration révolutionnaire à promouvoir le mérite plutôt que la naissance.
Homme modéré, il tenta d’adoucir les tensions en protestant notamment contre l’enlèvement des cloches, mais il ne survécut pas aux débuts des persécutions qui frappèrent le clergé constitutionnel.
Gommecourt pendant la Révolution
Les archives sont lacunaires sur le destin précis de Gommecourt pendant les années révolutionnaires. Quelques éléments permettent néanmoins de reconstituer partiellement cette période.
La fin de la seigneurie
Le territoire de Gommecourt, propriété de la famille de La Rochefoucauld "jusqu'à la Révolution", change de mains.
Comme tous les biens seigneuriaux, le domaine est concerné par l'abolition des privilèges féodaux votée dans la nuit du 4 août 1789. Les droits que percevaient les La Rochefoucauld (cens, champart, banalités) sont progressivement supprimés.
La duchesse d'Enville, emprisonnée en 1793 avec sa belle-fille Alexandrine Charlotte de Rohan-Chabot, est libérée en 1794 grâce à une pétition des habitants de La Roche-Guyon. Elle survit à la Terreur et meurt à Paris en 1797.
Son fils Louis-Alexandre n'a pas cette chance. Député modéré favorable aux réformes, il est victime des massacres de Septembre : le 4 septembre 1792, il est lapidé à mort devant sa mère et sa femme à Gisors alors qu'il tentait de les mettre en sécurité.
Le domaine de Gommecourt, comme tous les biens seigneuriaux, est concerné par l'abolition des privilèges féodaux dans la nuit du 4 août 1789 : les droits seigneuriaux que percevaient les La Rochefoucauld sont supprimés. Le territoire devient bien national avant d'être probablement vendu comme bien d'émigré après la mort de Louis-Alexandre en 1792.
⚠️ Les massacres de septembre 1792
La question religieuse
Comme partout, Gommecourt doit vivre les bouleversements religieux. L'église Saint-Crépin-et-Saint-Crépinien, édifice du XVIe siècle qui domine encore aujourd'hui le village, traverse la tourmente révolutionnaire. L'église est probablement transformée en "temple de la Raison" pendant la déchristianisation de 1793-1794, comme ce fut le cas dans de nombreuses communes. Après le départ d'Avoine pour Versailles en 1791, un nouveau curé jureur est nommé.
Les curés jureurs - ceux qui ont prêté serment - furent nombreux à devenir secrétaires ou maires de leurs communes, "étant souvent les seuls de la commune à avoir quelque instruction".
La disparition d'Avoine en novembre 1793 laisse le diocèse constitutionnel de Versailles sans chef pendant deux ans, jusqu'à l'élection controversée d'Augustin-Jean-Charles Clément en 1796.
Une population stable
Malgré les turbulences, Gommecourt maintient sa population. Le recensement de 1793 donne 677 habitants, chiffre quasi identique à celui de 1790, suggérant que le village a traversé la période sans catastrophe démographique majeure.
Conclusion : un village témoin
L'histoire de Gommecourt entre 1780 et 1793 illustre les tensions et les espoirs de la France rurale à la veille et pendant la Révolution. Village viticole confronté à une crise économique spécifique, communauté accablée par un système fiscal inégalitaire, paroisse capable de produire un cahier de doléances remarquable, terre natale d'un évêque constitutionnel modéré : Gommecourt concentre en miniature les contradictions de son époque.
Le cahier du 8 mars 1789 est un témoignage direct de la communauté villageoise de l'époque, qui, comme tous les cahiers, reflète les préoccupations locales autant qu’il les structure, et doit être lu avec cette double dimension en tête. Il est l'expression d'une conscience politique aiguë et d'une aspiration à la justice fiscale et à la dignité. C'est aussi, peut-être, l'œuvre d'un curé éclairé qui, quelques mois plus tard, accédera aux plus hautes fonctions ecclésiastiques avant de disparaître au plus fort de la tourmente révolutionnaire.
Un héritage vivant : l'arbre de la liberté
La mémoire révolutionnaire de Gommecourt a survécu aux changements de régime. À Clachaloze, hameau de la commune, un arbre de la liberté planté sous la Révolution a traversé les siècles. Alors que de nombreux arbres furent arrachés sous la Restauration, celui-ci fut préservé — peut-être grâce à la modération des événements locaux, au souvenir apaisé de Jean-Julien Avoine, ou simplement parce qu'il était devenu, avec le temps, un élément familier du paysage.
Remplacé après une tempête, cet arbre existe toujours aujourd'hui avec sa plaque commémorative, prolongeant jusqu'à nos jours le lien entre Gommecourt et cette période où un petit village viticole du Vexin participa, à sa mesure, à la transformation de la France.
Sources
📜 Document associé : Cahier de doléances de Gommecourt (1789)
Documents d'archives :
- Cahier de doléances de Gommecourt, 8 mars 1789, in Mémoires de la Société historique et archéologique de Pontoise, du Val-d'Oise et du Vexin, 1988
- Procès-verbal de l'assemblée de Gommecourt, 8 mars 1789
Bibliographie :
- DUPÂQUIER Jacques, Ainsi commença la Révolution... Campagne électorale et cahiers de doléances de 1789 dans les bailliages de Chaumont-en-Vexin et Magny-en-Vexin, Société historique et archéologique de Pontoise, 1989
- LEMOINE Henri, "Quelques aspects de l'Église de Seine-et-Oise pendant la Révolution", in Bulletin de la Société de l'histoire de Paris et de l'Île-de-France, 1957
- VAUGELADE Daniel, Louis Alexandre de La Rochefoucauld (1743-1792), un aristocrate au service de la science, éditions de l'Amandier, 2014
Ressources en ligne :
- Archives départementales des Yvelines - Cahiers de doléances de 1789
- Société historique et archéologique de Pontoise, du Val-d'Oise et du Vexin